Francis KENGNE: cinéaste d'origine camerounaise

Q : Comment s’opèrent vos débuts dans le cinéma ?
R : Personnellement, je commence à aimer le cinéma parce que je suis à la base poète et en tant que poète, je me rends compte que le livre africain n’est pas beaucoup lu, il faut que je trouve un moyen par lequel je pourrai davantage toucher pas mal de monde. C’est ainsi que je rencontre le cinéma.
 
Q : À l’heure actuelle, vous avez réalisé combien de films ?
R : Actuellement j’ai réalisé deux courts métrages, que j’ai écrit, produit et réalisé. Pour parler de ma filmographie, j’ai été premier assistant-réalisateur sur un autre court-métrage, d’un collaborateur, cinéaste camerounais. Premier assistant-réalisateur également sur un long métrage germano-camerounais et directeur casting sur un autre film, franco-camerounais, qui vient de finir, il y a juste quelques semaines. Je suis en postproduction pour mon premier documentaire intitulé Des maux métis, et j’ai aussi travaillé comme directeur photo et coproducteur sur un autre documentaire qui s’intitule Fan’s, de Gervais Djimeli. Documentaire qui a d’ailleurs été diffusé il y a quelques jours au grand festival de Yaoundé en Fête !
 
Q : D’autres réalisations suivront-elles ?
R : Evidemment ! Actuellement je suis en préparation de mon tout premier long métrage, qui traitera du tourisme camerounais. J’ai aussi deux autres projets. Le premier, franco-camerounais, débutera certainement au mois de mars. Le second est celui d’un confrère camerounais qui souhaite que je réalise son film. Ce sont les deux projets pour lesquels je suis sollicité pour le moment, et nous ne sommes qu’au début de l’année. En dehors de ces projets, j’ai mon long-métrage en préparation. J’espère pouvoir le tourner, si tous les moyens sont réunis, en novembre 2013.
 
Q : Pourquoi écrire, réaliser et produire en langue française ?
R : Parlant de ma langue maternelle, c’est sans prétention que je vous le dis, je ne m’en sors pas, je ne maîtrise pas vraiment toutes les techniques de cette langue. C’est vrai aussi que la langue française, je ne la maîtrise pas entièrement, mais au moins c’est la langue connue de tous ici, ce n’est qu’en français, que nous pouvons, au Cameroun, mieux nous comprendre. Du moins, pour le moment. C’est vrai que dans chaque scénario que j’écris, depuis mon deuxième film, j’essaie toujours de mettre la langue vernaculaire quelque part pour essayer d’identifier l’origine ou encore l’appartenance de ces films, et donc de référencer ma culture. Pour ce qui est du long métrage en préparation, je vous le dis directement, je suis en train de préparer un travail qui va me permettre d’inclure des langues vernaculaires camerounaises dans ce film. Il faut bien que je voyage à travers les peuples, à travers les différentes régions du Cameroun. Mais la langue française pour moi c’est juste parce que je n’ai pas d’autre choix. Dans les familles, c’est difficile de trouver un papa et une maman qui s’asseyent et qui enseignent à leurs enfants des langues vernaculaires. Beaucoup plus le français et l’anglais sont celles que nous maîtrisons véritablement.
 
Q : Quel livre, déjà publié, souhaiteriez-vous porter à l’écran, si l’occasion vous était donnée ?
R : Je dirai sans ambages Ville cruelle d’Eza Boto.
 
Q : Comment percevez-vous le cinéma au Cameroun ?
R : Il y a un certain engouement, la jeunesse s’active, quoi qu’on dise. Beaucoup de personnes commencent à croire qu’il existe véritablement de jeunes talents au Cameroun. Maintenant la perche est tendue pour que les pouvoirs publics, les institutions, les organismes et les entreprises puissent nous accompagner dans le dur travail qui est le nôtre. Sinon, pour nous, c’est un amusement constant, de façon incessante, nous nous amusons et en s’amusant on prend du plaisir à pouvoir communiquer, à pouvoir parler de nous, de notre histoire, parler de nos mœurs, du moins partager notre culture parce que ce n’est qu’à travers le cinéma que nous pouvons véritablement partager ce que nous avons.
 
Q : Selon vous, quelle place occupe le cinéma camerounais en Afrique ?
R : Je ne saurai qualifier la place du cinéma camerounais en Afrique parce qu’il n’y a pas de politique culturelle au Cameroun et à partir de ce moment, c’est difficile pour nous, acteurs de ce secteur, de donner la place de notre cinéma. Nous nous sommes rendus compte, lorsque les films camerounais passent dans les festivals, surtout en compétition, que ce sont des films hauts de couleur, riches en qualité. Je crois que pour cette année, il y a 44 films camerounais qui sont présélectionnés pour le FESPACO. Malheureusement, il y a aucun film, du moins je n’ai pas encore la véritable information, pour savoir s’il y a des films en compétition ou non. Toutefois, devant la diffusion de ces films, beaucoup sont intéressés. La société camerounaise est tellement riche, parce que nous sommes, comme nous le disons souvent et comme l’histoire aussi le reconnaît, l’Afrique en miniature. Nous avons plus de deux cents ethnies, c’est plus de deux cents cultures différentes. Et au sortir d’une grande fiction, quand on réussit à lier, à mélanger ces cultures-là, ce n’est que quelque chose de très fort qui en ressort. La place du cinéma camerounais, je dirai tout simplement que c’est une place qui pour le moment n’est pas encore définie mais dans cinq ans, on connaîtra véritablement quelle est la place du cinéma camerounais. Parce que contrairement au Nigéria qui a choisi de faire son cinéma pour attirer son public, le cinéma camerounais cherche encore ses repères.
 
Q : Le cinéma africain de même que la littérature africaine, d’ordre général, peint les réalités sociales des contextes géographiques auxquels l’œuvre se rattache. Comment percevez-vous cette étroite relation réel/imaginaire, que l’on reproche souvent aux réalisateurs et auteurs africains ?
R : C’est beaucoup plus au niveau des documentaires que personnellement, je mets un accent sur le réalisme. Mais dans mes fictions, je vais toujours chercher loin. C’est vrai que beaucoup de gens s’identifient dans ce que je fais, mais je vais chercher toujours un peu loin. Parce que si nous n’anticipons pas, nous ne pourrons pas construire une Afrique positive. Je prends l’exemple de la ville de New-Bell, avec ses tas de poubelles, ou encore ses tas d’ordures versées sur le trottoir, alors que nous sommes en train de combattre ce genre de choses. Pour moi il serait beaucoup plus important de présenter une ville de New-Bell qui donne envie à n’importe qui d’aller y vivre, de présenter une ville propre...
 
Q : Comment  se passent vos tournages ?
R : Il règne une ambiance très sereine. Surtout que dans la préparation, nous donnons, en fonction des postes réels des responsabilités et, chacun dans son entité connait et accomplit sa tâche. C’est sur cette base que nous descendons sur le terrain. Lorsque quelqu’un n’arrive pas à remplir véritablement ses fonctions, lorsque nous faisons le débriefing dans la soirée, on le ramène à l’ordre de façon à ce qu’il puisse prendre conscience qu’il n’a pas assuré au niveau de son poste, c’est aussi ça une équipe. Lorsqu’il y a un maillon faible c’est tout le monde qui est faible. Donc nous nous arrangeons de façon à ce que la force soit commune, que nous ne remarquons pas les fautes et les défaillances des uns et des autres. C’est donc véritablement en équipe que nous travaillons.
 
Q : Quels soutiens avez-vous reçu pour la réalisation de vos films ?
R : Jusqu’ici, toutes les productions que j’ai faites, toutes mes réalisations, je n’ai reçu aucun financement, que ce soit des institutions, du gouvernement camerounais, du Ministère de la culture... Nous nous battons pour faire avec le peu de moyens que nous avons et pour mémoire, il y a juste deux mois que j’ai reçu la dernière tranche du paiement par rapport à ma prestation dans un film produit en 2010. Du coup, c’est assez difficile pour nous de produire, heureusement que nous aimons ce que nous faisons... Nous nous lançons non pas en sachant ce que nous allons gagner, mais plutôt en nous posant la question de savoir : est-ce qu’à la fin le public sera satisfait de ce que nous faisons ?
 
Q : Quels sentiments vous animent face à la projection des films camerounais dans les centres culturels français et l’institut Goethe ?
R : C’est un sentiment de fierté. Quand je parle de sentiment de fierté, c’est parce que, personnellement, les deux films que j’ai écrit, produit et réalisé y ont été diffusés… Un grand standing ovation lors de la diffusion à l’institut Goethe. Mes films sont diffusés au centre culturel français, dans le cadre des festivals du cinéma, à l’instar de la nuit du court-métrage et du festival de Yaoundé. Donc il y a un engouement, il y a beaucoup de personnes qui ne rêvent que de faire du cinéma lorsqu’ils regardent le travail que nous faisons. Je voudrais signaler qu’il y a beaucoup de production au Cameroun mais très peu font des productions qui sont acceptables, qui respectent les normes internationales.
 
Q : Tout réalisateur peut-il, s’il le souhaite, être également un scénariste ?
R : Je ne le pense pas. Tout simplement parce qu’être scénariste, ce n’est pas une tâche facile. Ce n’est pas une évidence, mais au moins il faudrait que tout réalisateur soit à mesure de pouvoir lire entre les lignes, de pouvoir interpréter un scénario. Il faut que le scénario soit compris par lui, sinon sa vision technico-artistique peut être tronquée. Lorsque je signe scénariste et réalisateur, c’est tout simplement parce que l’environnement dans lequel je me trouve me le permet… Étant donné les moyens que nous avons ici pour la production, cet environnement ne nous permet pas de commander aisément ou encore de pouvoir acheter un scénario avant de le réaliser. Comme j’ai des compétences dans la scénarisation, je me lance, me disant qu’il faut que je le fasse, même comme c’est quelquefois difficile de convaincre certaines personnes… Avec les différents films que j’ai faits, j’ai eu la possibilité ou encore l’amabilité de rencontrer quelqu’un qui a apprécié ma façon d’écrire et c’est avec lui que j’écris mon premier long métrage…
 
Q : En écrivant vos différents scénarios, vous pensiez déjà en faire des films ? Avez-vous pensé à vous faire publier ?
R : Non, je n’écris pas pour être publié. C’est vrai que pour le moment, je suis en chantier avec mon premier roman, mais je n’ai pas la prétention de dire que je suis écrivain. Mais seulement, lorsque je prends ma plume en vue d’écrire un scénario, c’est que je maîtrise… Il faut qu’il soit réalisé.
 
Q : Avez-vous d’autres scénarios, encore inédits ?
R : Pour le moment, je ne peux pas vous donner le nombre exact, j’en ai beaucoup, au moins une vingtaine, de différents sujets, tels que la délinquance juvénile, le vol, les guerres de clans, les différents clivages qui existent entre « la jeunesse et la vieillesse »,… Là ça ce sont de thèmes que j’aborde dans les différents tableaux que je fais, parce qu’à partir du moment où j’ai du temps pour écrire, il vaut mieux que je le fasse et quand j’aurai la possibilité de produire, ce serait bien que je commence à produire véritablement et que je ne lésine pas sur les moyens.
 
Q : Le cinéma, véritablement septième art pour vous ?
R : Pour moi, c’est le premier, le summum de tous les arts parce que dans le cinéma on retrouve tous les autres arts. Il n’y a aucun art qui ne saurait trouver sa place dans le cinéma. Et quand on parle de septième art, il est au sommet. C’est vrai, il n’y a que le cinéma pour regorger, pour rassembler toutes les autres formes d’art, notamment la danse, le théâtre, la peinture, l’écriture… Tout se retrouve dans le cinéma. Et aujourd’hui, pour être contemporain, il faut savoir faire un savant mélange de ces arts-là pour proposer quelque chose qui soit acceptable, que ce soit du point de vue d’un plasticien, du point de vue d’un écrivain, d’un dramaturge, de l’homme de la rue… Il faut vraiment que tout puisse se retrouver dans le cinéma, étant donné que nous avons pris l’habitude de définir le cinéma comme étant la culture d’un peuple, il est essentiel que tout ce qui est culturel passe par le cinéma.
 
Q : Quel genre de film vous intéresse le plus ?
R : Je n’ai pas de préférence pour un genre particulier, parce qu’à la base je suis poète, et c’est par la poésie que je fais passer mes messages.
 
Q : Avez-vous des modèles de réalisateurs, producteurs ? Si oui, lesquels vous influencent ou pourraient vous influencer ?
R : Oui ! Celui qui personnellement m’influence, pour parler du cinéma camerounais, c’est Jean-Pierre Bekolo. C’est quelqu’un dont la force du travail, la force de la pensée, la cohésion dans ses plans et la façon avec laquelle il réussit à passer son message, me séduisent énormément. A côté de lui, pour parler de l’Amérique, j’affectionne beaucoup ce que fait James Cameron.
 
Q : Trouvez-vous facilement vos collaborateurs, l’offre est-elle proportionnelle à la demande ?
R : Pour la plupart d’entre eux, nous avons déjà travaillé ensemble, et pour ceux avec lesquels je n’ai pas encore travaillé, je demande toujours à voir non pas leur CV, parce qu’il y a beaucoup de personnes qui mettent plein d’informations dans les CV qui n’ont pas de sens. Elles mettent des informations dont parfois elles-mêmes n’ont pas connaissance… Du coup j’aime toujours prendre les supports de ceux qui disent avoir fait des travaux, et j’apprécie ces travaux. C’est sur la base de ces travaux que je décide de leur faire confiance avant qu’ils fassent de tests supplémentaires.
 
Q : Comment vos films sont-ils perçus par le grand public ?
R : De façon générale, mes films sont appréciés. Surtout mon premier film, sur un fait de société. Beaucoup de personnes se sont reconnues dans les personnages et aspects du film, ce qui m’a véritablement surpris. Pour mon deuxième film, j’ai traité du sida, j’ai eu une certaine démarche, parce qu’en fait j’avais choisi de banaliser le sida, je ne comprends pas comment est-ce que de nos jours il y a beaucoup de campagnes qui sont menées pour amener les gens à comprendre que le sida tue alors qu’à côté, il y a le paludisme qui tue plus que le sida, le cancer, le diabète aussi… Pour moi il était donc question de banaliser le sida, de montrer que c’était un mal qui peut se vivre comme un autre… Il fallait que l’on repense la façon dont le sida est perçu. Pour moi ça a été beaucoup plus une expérience quand je me suis lancé. Le public n’a pas réagi comme je le pensais… Cependant, lorsque les gens regardaient le film une, deux, trois fois, ils me disaient : enfin, j’ai compris ! C’est un peu comme ça que ce film a été apprécié.
 
Q : Avez-vous un public d’abonnés ?
R : Je pense qu’il y a une centaine de personnes qui suivent essentiellement mes travaux. Mais, lorsque je fais un film, ce n’est même pas pour eux en fait. Je fais un film juste parce que j’ai un message à passer, et quand je le fais c’est parce que le message c’est pour toutes les couches sociales, que ce soit les vieux, les jeunes, les enfants… Pour moi il est important que tous se retrouvent, qu’à côté de ma réflexion, mon regard, ma vision des choses sur le sujet traité, chacun trouve son mot à dire. Pas forcément selon mes prises de positions, mais que quelqu’un qui le regarde jusqu’à la fin, ait son mot à dire sur tous les films que j’ai déjà présentés.
 
Q : Avez-vous connu des problèmes de censure ?
R : J’ai des collaborateurs qui ont connu des problèmes de censure, mais moi pas encore. Certainement parce que je ne suis pas encore allé titiller le gouvernement camerounais là où il faut, ou aussi parce que je n’ai pas encore présenté de façon crue la nudité du corps de l’Homme qui pour moi est sacrée. Dans mes travaux, j’essaie tant bien que mal, en tant qu’Africain, de revendiquer mon africanité, ma culture africaine. C’est vrai qu’aujourd’hui il y a la promiscuité, mais il faut que chacun d’entre nous, dans son travail, puisse permettre qu’on l’identifie. Toutefois, je serai beaucoup flatté de savoir que j’ai été censuré parce que j’ai touché un sujet qu’il ne fallait pas... J’aimerais bien mettre à mal plusieurs personnes, plusieurs institutions.
 
Q : Vous êtes installé au Cameroun, à Yaoundé plus précisément, est-ce exact ?
R : Je suis installé à Douala. Mais l’association cinéma du Cameroun, à laquelle je suis rattaché et avec laquelle nous avons lancé la plateforme cinemaducameroun.com, a son siège social à Yaoundé. Je suis par conséquent constamment entre Douala et Yaoundé, mais, je vis, réside et travaille beaucoup plus à Douala qu’à Yaoundé.
 
Q : Vivez-vous de votre art ?
R : Oui. Je le dis sans ambages, je vis de mon art.
 
Q : Le métier d’artiste est une occupation majeure, qui mène à la notoriété, dans de nombreux cas. Comment vos proches vivent-ils cela ?
R : Les débuts ont été très difficiles… Je me souviens de ce qu’un grand-frère du cinéma m’avait dit, pour reprendre ses mots : « mon petit si tu penses pouvoir faire du cinéma, bienvenue dans le monde de la pauvreté.» C’est en ces termes qu’il s’était exprimé et ça a été un choc pour plusieurs personnes de mon entourage, de ma famille même, des personnes directes, de se rendre compte que j’avais abandonné tout ce que je faisais, pour me consacrer uniquement au cinéma. Ça n’a pas été toujours facile et pour moi, c’est l’envie, la passion, la détermination, qui m’ont poussé à faire ce métier, à être ce que je suis entrain de devenir… C’est tout simplement pour leur démontrer qu’ils avaient tort de penser qu’en faisant le cinéma, je devrais mourir de pauvreté. Je sais ce que je fais et je l’assume pour amener aussi les autres à comprendre qu’on peut être artiste et vivre de  son art.
 
Q : Êtes-vous victime de votre célébrité ?
R : Pas du tout ! Mon nom peut-être oui, mais la plupart des personnes ne me connaissent pas. C’est parfois risible, à certains moments. Lorsque je me présente devant quelqu’un, je lui donne mon nom, Francis Kengne, il pouffe d’abord de rire, il se moque de moi, après il dit sérieusement, est-ce que c’est toi Francis Kengne, quand je dis oui, il est tout surpris parce que pour lui Francis Kengne c’est une personne importante, qu’il n’avait pas imaginé rencontrer au bout de la rue. J’aime être effacé, aussi. Il n’y a que lorsque je suis en plein tournage, que les gens essaient de se familiariser avec moi, de m’approcher… Et j’aime beaucoup discuter avec les gens, pour moi c’est très important, le contact… Les ambiances festives je ne les aime pas trop, je suis quelqu’un entre « de timide et de réservé », donc pour moi, je ne sais pas si je peux le dire ainsi : la notoriété, je ne l’ai pas encore.
 
Q : Êtes-vous satisfait de votre parcours ?
R : Je pense que je ne suis qu’au début, je n’ai pas véritablement un parcours, je cherche encore mes marques. Je me dis qu’il est important que je puisse me tailler une place dans la cour des grands, sauf que pour le moment, je suis un artiste qui est entrain de naître, comme j’aime souvent le dire.
 
Q : Parlant de festivals. Trouvez-vous qu’il en existe suffisamment pour promouvoir le cinéma camerounais ?
R : Pas véritablement. Au pays nous avons, à ma connaissance, quatre festivals, parmi lesquels le festival Écrans Noirs qui est le plus grand festival du cinéma de la zone francophone. Mais nous avons des festivals comme le Festival du documentaire, qui prend tous les genres et qui ma foi fait un travail assez osé pour démontrer qu’il y a du potentiel, qu’il y a du talent et un public qui veut suivre ce qu’on fait. Tout à côté, pour parler de fiction, il y a deux festivals de courts métrages, notamment la nuit du court métrage, qui fait ce même type de travail… Il y a les rencontres internationales du film court, à Yaoundé, qui fait aussi le même travail. Véritablement donc, il n’y a pas beaucoup de festivals au Cameroun, bien que les gens se plaisent à dire le contraire, se créent des festivals… Mais encore il faudrait que les promoteurs comprennent la nécessité de créer un festival. On ne crée pas un festival juste par plaisir, plutôt parce qu’il y a des choses qu’il faut présenter, il y a des gens qu’il faut rencontrer, il y a ce carrefour d’échanges qu’il faut valoriser.
 
Q : Est-ce difficile pour vous de participer à des festivals ?
R : Les festivals internationaux, oui ! Mais les festivals nationaux, c’est facile d’y participer. Le problème avec les festivals internationaux, c’est que les cinéastes camerounais n’ont pas les informations sur ces festivals… C’est ce à quoi nous avons pensé avant de lancer notre plateforme cinémaducameroun.com, c’est que nous recherchons désormais les différents festivals qui existent et nous communiquons les films pour que le public, les cinéphiles camerounais et les cinéastes surtout, puissent connaître l’existence de ces festivals et si possible envoyer leurs films.
 
Q : Comment votre jeunesse est-elle perçue dans ce milieu ?
R : Ce n’est pas du tout facile d’être accepté par les pairs. Certaines personnes ont l’impression qu’on est dans une espèce de réseau. Mais, pour moi, et d’ailleurs pour ceux qui me côtoient, c’est beaucoup plus la passion, le travail, l’amour pour le cinéma, qui sont mis en avant. C’est la raison pour laquelle je n’ai aucun souci à m’intégrer que ce soit sur un plateau de jeunes ou un plateau de vieux.
Pour ce qui est de la jeunesse à proprement parler… Étant donné que le numérique a pris le dessus, parce qu’il est plus facile de produire chez nous avec des outils numériques… À partir du moment où c’est donné à n’importe qui d’avoir une caméra vidéo sous la main, étant donné que les anciens avaient travaillé dans le sens où faire du cinéma n’était pas une histoire de pauvres, nous nous sommes dit qu’il fallait mettre l’accent sur la vidéo pour pouvoir proposer mieux, pour pouvoir montrer à la face du monde ce que nous pouvons faire. C’est donc grâce au numérique, grâce à la vidéo, que nous produisons beaucoup plus. En fait, très peu ou presque pas de films tournés au Cameroun sont tournés avec le format cinéma. Beaucoup de films sont tournés en vidéo. Et c’est donc par la suite que certains font le transfert pour obtenir le format cinéma.
Nous avons il y a quelque temps lancé une plateforme cinemaducameroun.com qui fait la promotion du cinéma camerounais. Et partant de là, j’ai plusieurs vieux du cinéma camerounais, notamment des patriarches, à l’instar de Paul de la Croix Edimo Dikobo qui ont fait de moi la personne indiquée pour discutailler de leurs contrats. Je suis une sorte d’agent, l’agent de plusieurs personnes au Cameroun.
 
Q : Les femmes s’intéressent davantage au cinéma de nos jours. Plus seulement comme actrices, mais aussi comme scénaristes, réalisatrices, productrices… Comment est-ce que vous percevez cela ?
R : Pour moi c’est une bonne chose, parce que cela permettrait le développement du genre féminin, cela permettrait qu’au niveau des droits de l’Homme, l’on comprenne pourquoi on dit que « la femme est égale à l’homme en droit et en devoir.» En dehors de la morphologie, pour moi il n’y a pas de différence entre un homme et une femme. Nous sommes tous des êtres humains, nous avons tous la même capacité, les femmes peuvent, au même titre que les hommes, créer, susciter des envies. D’ailleurs, j’ai un sujet de documentaire en préparation sur le sujet, que j’ai du arrêter afin de me concentrer sur le long métrage. Je ferai  un documentaire qui pour moi est une peinture sociale, où je révèle à la face du monde des femmes camerounaises très entreprenantes, qui ont entrepris beaucoup plus que les autres, en s’entêtant, parce que la société n’a pas accepté qu’elles s’engagent dans ce combat… Mais, au final, on a fini par accepter leur intégration, on les a prises comme telles, parce qu’elles ont prouvé qu’elles avaient de la niaque, du courage, de la volonté, qu’elles avaient la possibilité de faire ce dont elles avaient envie. Elles ont démontré qu’elles étaient, au même titre que les hommes des personnes à part entière. Pour moi, des femmes réalisatrices, c’est fabuleux ! Le projet français dont j’étais directeur de casting, c’est une jeune fille de vingt-quatre ans qui était réalisatrice sur le plateau. Elle s’appelle Françoise Ellong. Pour moi c’était touchant de voir une petite sœur venir sur le plateau et le diriger de la même façon que moi je le dirigerais. J’ai été séduit et ça m’a encouragé dans mes convictions, mes pensées, parce que pour moi la femme n’est pas différente de l’homme.
 
Mot de la fin : « Tout ce qui se rapporte au cinéma m’intéresse… Merci de l’intérêt pour ma personne.»

Auteur(s): Caroline MESSA WAMBÉ

Soumis par Caroline Messa Wambé le

Richie EN-DADA: cinéaste d'origine camerounaise

Q : Comment s’opèrent vos débuts dans le cinéma ?
R : J’ai commencé d’abord par le théâtre… J’ai créé un groupe, qui s’appelle Joy of friends, en français « La joie des amis ». J’ai suivi à la radio un communiqué lancé par une réalisatrice, Augustine Fouda de la CRTV, pour un casting. Par la suite, j’ai été plébiscité par l’ensemble du jury et tous les autres candidats, pour jouer le rôle de Bobby. Le titre c’est Seine de vie, pour parler de pureté. Après ça, j’ai commencé à faire des animations diverses dans des kermesses et spectacles. Dans les radios aussi, j’ai monté un groupe et nous animions les tranches humoristiques. Je suis le créateur du journal humoristique au Cameroun.
Après la FM 94 avec Les salauds du fou rire, j’ai créé une émission Le journal à Magic FM, une radio privée, à Yaoundé. Après Magic FM je suis allé à Sky Radio et j’ai créé Le journal bidjoî. Ensuite, j’ai voulu donner un caractère visuel à mes scénarios qui étaient déjà appréciés par le public. Je suis allé à Canal2international, une chaîne de télévision privée au Cameroun. J’ai proposé mes services et j’ai été accepté. Par la suite, je rencontre Parfait Zambo, à l’époque directeur de la production de Canal2international. J’écris des scénarios, je fais la prise de son, puis la caméra, ensuite le montage, je joue longtemps comme acteur, puis je commence à opérer comme 1er assistant réalisateur. Grâce au ministère de la communication sous l’ère Pierre Moukouko Mbonjoh, j’irai en stage de perfectionnement au centre de formation professionnelle de l’audiovisuel  de la CRTV. J’y suis formé en prise de son et, parallèlement, en réalisation et en montage aussi.
C’est après ce stage que je tourne mon tout premier court métrage, qui est réalisé et produit par moi, sous le titre La Serviette.  Il sera sélectionné au FESTEL (Festival de Télévision) et au Festival Écrans Noirs. Après La Serviette, je fais Un tour à Kumba, qui sera aussi sélectionné aux Écrans Noirs. Cela mis à part les films que je fais pour la chaîne de télévision Canal2international. Après Un tour à Kumba, je sors Amertume sucrée, puis Mi Ntchokni, un film en langue éton. Ntchokni c’est pour parler du subconscient. Mi Ntchokni gagne le grand prix au festival AS-CINE FESTI qui est organisé par la faculté des Arts du spectacle et de la cinématographie de l’université de Yaoundé I. Le film a été sélectionné aux Écrans Noirs et à la Nuit du court métrage. Par la suite, je tourne L’argent soigne la mort, qui a obtenu en 2012, au Festival de la Nuit du court métrage, le prix de la meilleure bande annonce et celui de la meilleure interprétation féminine au FEASCIVBA. Il s’agit là de mes films indépendants. Actuellement je suis en postproduction de mon film intitulé La poudre aux yeux. Nous sommes entrain de composer la bande originale. Je suis aussi acteur en ce moment dans une série diffusée sur Canal2international, Ex-silence, qui traite de la corruption, et est diffusée tous les mardis à 19h et rediffusée tous les jeudis à 15h30.
 
Q : À l’heure actuelle, vous avez réalisé combien de films ?
R : À l’heure actuelle j’ai réalisé six films, j’en suis à mon septième, en postproduction, avec La poudre aux yeux. Ensuite, viendra le premier long métrage que je vais réaliser et qui s’intitule In extrémis. Je pense commencer le tournage vers la fin d’année 2013, au mois de novembre. Je compte le tourner à Kribi, pendant dix mois, selon mon calendrier.
 
Q : Pourquoi écrire, réaliser et produire en langue française ?
R : Déjà parce que je suis francophone, c’est ma première langue. Avant de passer un film, il faut que je le produise dans une langue que je comprends, voilà la raison.
 
Q : Quel livre, déjà publié, souhaiteriez-vous porter à l’écran, si l’occasion vous était donnée ?
R : Un livre du professeur Gervais Mendo Zé, je crois que le titre c’est La forêt illuminée. C’est un livre qui m’a particulièrement marqué. Et, le livre d’Armand Claude Abanda, qui est le représentant résident de  l’IAI Cameroun. Le livre s’intitule Fils de prélat.
 
Q : Comment percevez-vous le cinéma au Cameroun ?
R : J’entends souvent dire que le cinéma est mort au Cameroun, je dis non, le cinéma n’est pas mort au Cameroun. À l’époque des Dikongué Pipa on tournait en pellicule. Aujourd’hui on est passé au numérique, il n’y a pas assez de production, de grande production en pellicule au Cameroun. Les gens travaillent pour passer à la télévision, il n’y a plus de salles de cinéma, la production cinématographique est statique, elle est restée où les anciens l’ont laissée. Nous, avec le numérique, on essaie juste de travailler au forceps pour que les gens n’oublient pas totalement le cinéma quoi !
 
Q : À votre avis, comment sortir de cette situation ?
R : Il faut que nous continuions de travailler, afin de gagner la confiance des hommes d’affaires. Ainsi, lorsque nous solliciterons leur sponsoring pour nos productions, il faudrait qu’ils soient capables de soutenir nos projets sans poser trop de questions du genre : est-ce que ça va marcher, est-ce que, est-ce que, est-ce que… Moi, chaque année je tourne et mes productions sont toujours appréciées. L’an passé déjà, j’ai bénéficié d’une aide du Ministère des arts et de la culture du Cameroun.  Le Ministère de la culture au Cameroun m’a apporté son soutien pour réaliser mon premier long métrage. Sur l’argent reçu (2.000.000 FCFA), j’ai pu déjà écrire le scénario… Ce soutien est la preuve que mon travail est apprécié, que le public aime ce que je fais, c’est un gage de confiance. Même comme ce n’est pas grand-chose, c’est une aide précieuse, obtenue grâce à mon travail. Il faut travailler tous les jours pour arracher cette confiance des gens au Cameroun.
 
Q : Selon vous, quelle place occupe le cinéma camerounais en Afrique ?
R : Selon moi, en Afrique, le Cameroun a les meilleurs techniciens qui soient. Quand on regarde le cinéma que font les camerounais, comparé à celui de je ne sais pas si vous voulez que je cite, le cinéma de certains pays… au Cameroun c’est le cinéma Nigérian, à cause de leurs histoires, c’est ça qui est plus apprécié. Mais quand on regarde le côté technique, en Afrique, c’est le cinéma camerounais qui est meilleur. Mais comme les histoires de sorcellerie captivent… Au Cameroun on ne regarde pas trop la sorcellerie et autre, davantage les histoires sociales, les amoureux qui trompent, il n’y a pas trop le côté… Donc le cinéma camerounais, pour moi, occupe le premier rang, en montage, éclairage, cadrage, jeu d’acteur etc… C’est le numéro Un.
 
Q : Comment ça se passe, pendant vos tournages ?
R : Je suis un réalisateur rigoureux, donc c’est difficile de travailler avec moi quand on ne sait pas ce que l’on veut et ou l’on est, et facile lorsque c’est le contraire.
 
Q : Quels soutiens avez-vous reçu pour la réalisation de vos films ?
R : Mis à part l’aide du Ministère des arts et de la culture, je n’ai reçu aucun autre soutien…
 
Q : Quelles difficultés rencontrez-vous pour la promotion et la projection de vos films ?
R : Pour l’instant, je n’ai pas encore organisé… Tout se passe actuellement dans les festivals. Il s’agit de voir comment le public accueille le film. Par la suite, j’organiserai la diffusion dans les salles…
 
Q : Quels sentiments vous animent face à la projection des films camerounais dans les centres culturels français et l’Institut Goethe ?
R : C’est d’abord une désolation, une déception... Ça fait comme si c’était un deuil. Je vous ai parlé de cinéma dans les salles… Alors qu’avant, quand il y avait des salles de cinéma… À l’agence ciné news distribution on organisait des projections des films camerounais chaque mois… Des étrangers qui viennent plutôt donner leur espace… mais bon comme on dit souvent ici, mieux vaut un que zéro.
 
Q : Vous êtes scénariste, acteur,  réalisateur et producteur. Comment cela s’explique-t-il ?
R : Au Cameroun, c’est difficile de trouver un scénario taillé à vos mesures. Je suis devenu scénariste parce que je voulais promouvoir une autre façon d’écrire, de proposer les choses aux gens… Acteur parce que moi-même j’ai commencé par-là, et réalisateur parce que les scénarios qu’on me proposait ne m’intéressaient pas et, je le voulais. Savoir-faire certaines choses que je vivais et écrivais, et que les gens ne comprenaient pas, comment faire pour les réaliser… Chaque fois que je proposais un scénario, les réalisateurs n’avaient pas d’idées sur la réalisation de certaines séquences et disaient que c’était couteux. J’étais tout le temps sollicité, pour des détails… En jouant dans des films, en dehors du jeu, j’y contribuais aussi comme réalisateur. Certains ont signé comme réalisateurs, alors qu’en fait c’est moi qui ai réalisé leurs films. C’est comme ça que je conciliais quoi… J’ai énormément appris en travaillant comme premier assistant. Enfin, je suis producteur maintenant parce que c’est difficile de trouver des producteurs. Tout seul, j’ai commencé à mettre les moyens afin que plus tard d’autres personnes puissent le poursuivre afin de faire de grosses productions.
 
Q : Tout réalisateur peut-il, s’il le souhaite, être également un scénariste ?
R : Oui, tout réalisateur peut être scénariste s’il le veut. Parce que lorsqu’on donne un scénario, le réalisateur peut le modifier, apporter des retouches pour rendre l’ensemble plus intéressant…
 
Q : En écrivant vos différents scénarios, vous pensiez déjà en faire des films ? Avez-vous pensé à vous faire publier ?
R : Cette idée ne m’est pas encore passée dans la tête. J’écris mes scénarios pour des films. Parfois je trouve le titre avant même d’écrire. Pour l’édition, c’est en fonction des opportunités qu’on rencontre, pour l’instant, j’écris juste pour le cinéma.
 
Q : Avez-vous d’autres scénarios, encore inédits ?
R : J’ai oublié Honneur bafoué, pendant que je citais mes films. C’est un de mes films encore… J’ai une panoplie de scénarios…
 
Q : S’il vous était possible de recevoir les mêmes garanties et les mêmes satisfactions pour la réalisation d’un film et la publication d’un livre, que choisiriez-vous ?
R : Le cinéma d’abord, je suis un passionné. Ce qui prime ce n’est pas l’argent c’est d’abord l’amour que j’ai pour le cinéma.
 
Q : Le cinéma, véritablement septième art pour vous ?
R : Le cinéma c’est d’abord l’art qui regroupe tous les autres arts. C’est l’univers, il y a tout ! C’est le package, c’est l’art par excellence, qui regroupe tout ! On peut faire le théâtre dans le cinéma… C’est le summum quoi !
 
Q : Quel genre de film vous intéresse le plus ?
R : C’est l’action, même comme les films que je fais actuellement n’ont pas encore d’action. L’action m’intéresse vraiment, c’est mon premier modèle. Après vient le drame.
 
Q : Avez-vous des modèles de scénaristes, acteurs, réalisateurs, producteurs ? Si oui, lesquels vous influencent ou pourraient vous influencer ?
R : C’est d’abord le rôle d’acteur qui m’a séduit dans ce métier. Quand j’étais très jeune j’avais une salle de vidéo, les gens payaient 100 francs CFA pour regarder des films… Côté acteur j’aime Jean-Claude Van Damme (qui a joué dans le film Double Impact) et comme réalisateurs, James Cameron et Steven Spielberg.
 
Q : Comment vos projets prennent-ils forme ?
R : Je suis là, je vis une scène dans la rue, je lis un livre ou écoute une chanson, je regarde un film, question de voir si je pourrais être inspiré… Après j’écris un scénario, je le présente à des collaborateurs. Par la suite, si je décide de produire le scénario, je fais un calendrier de tournage…
 
Q : Prévoyez-vous des changements idéologiques et esthétiques dans vos futures réalisations ?
R : Des changements directs, action au maximum. La mise en scène sera améliorée, les mouvements de caméra aussi, le jeu d’acteur !
 
Q : Trouvez-vous facilement vos collaborateurs, l’offre est-elle proportionnelle à la demande ?
R : L’offre est proportionnelle à la demande. On se soude les coudes pour que ça ce passe bien. Il n’y a pas de salaires colossaux, nous sommes en famille. Je travaille plus avec des connaissances, la plupart des acteurs aussi, je les connais déjà… Des fois ça change, mais on rencontre toujours certaines mêmes personnes, un peu comme Luc Besson avec Jean Reno, Jean Claude Van Damme avec les frères Quissi, Quentin Taratino et Robert Rodriguez et avec Antonio Banderas à leurs débuts. On travaille avec la famille après on voit s’il y a d’autres personnes qu’on peut intégrer…
 
Q : Quel est l’impact de vos films dans la société ?
R : C’est politique… Il y a des gens qui se reconnaissent dans mes films.
 
Q : Avez-vous un public d’abonnés ?
R : J’ai des personnes qui apprécient énormément ce que je fais… Il y a déjà un public qui s’intéresse à ce que je fais.
 
Q : Avez-vous connu des problèmes de censure ?
R : Non. Mais je sais quand même que dans mon film « L’argent soigne la mort », il y a une scène dans laquelle un sein se voit. Au Cameroun, les gens sont encore cloîtrés dans les sujets dits tabous. Quand les Noirs font ces choses-là… Les scènes d’amour, c’est là que  les enfants sont perdus. Mais quand ça vient du Blanc, ils regardent avec les enfants sans crainte pour leur perte.
 
Q : Vos différents films ont connu pas mal de publicité, vous avez même été couronné, comment avez-vous vécu ces moments ?
R : Je n’en revenais pas… De la joie et du bonheur !
 
Q : Quel est votre meilleur souvenir en tant que réalisateur ?
R : Le prix que j’ai eu pour Mi Ntchokni, dans un Festival organisé par les étudiants de la faculté des arts du spectacle et de la cinématographie en 2010. Moi qui n’ai pas fait des études en tant que réalisateur, moi qui suis en fait un autodidacte… Je n’étais même pas là. J’ai envoyé le film au festival, l’année précédente, il n’avait pas été sélectionné, mais Amertume sucrée, oui. Ce sont les étudiants qui l’ont vu et l’ont envoyé. Résultat, j’ai remporté le Grand prix. C’est mon meilleur souvenir. Un film de neuf minutes, fait en langue éton, sous-titré en langue française. Je me souviens également de ma nomination au festival international Vues d’Afrique à Montréal au Canada, cette année 2013.
 
Q : Vivez-vous de votre art ?
R : Je vis de la télévision. Il est bien vrai que je travaille à la télévision parce que je fais du cinéma. C’est la télévision qui me fait vivre. Mais, c’est le cinéma qui me fait travailler à la télévision et c’est le cinéma que je fais à la télévision.
 
Q : Le métier d’artiste est une occupation majeure, qui mène à la notoriété, dans de nombreux cas. Comment vos proches vivent-ils cela ?
R : Il y a un peu de jalousie… Vous êtes avec quelqu’un, constamment ensemble, puis il se crée une distance, à cause de vos occupations, ensuite il se met à vous calomnier, disant que j’ai la grosse tête… Peu à peu on commence à vous cataloguer ! On dit que vous êtes comme ça, que vous vous vantez déjà, que vous méprisez les autres… Certains sont méfiants.
 
Q : Êtes-vous victime de votre célébrité ?
R : Hummmmmmm (rires)… Il y a des jaloux quand même, je ne vais pas citer des noms là, des gens parfois qui… Si vous parlez de victime, c’est des gens qui ne savent pas ce qu’ils font là, dans le cinéma. C’est déjà un métier que j’ai choisi, donc pour moi c’est autre chose… Je suis reconnaissant que des pairs me nomment !
 
Q : Êtes-vous satisfait de votre parcours ?
R : Pour l’instant, je suis satisfait, mais… J’en veux encore ! Il faut toujours écrire avec majesté, on reconnaît quand même ce que je fais ! Et chaque fois, quand je suis dans un festival, j’ai toujours une inspiration qui vient à propos de la réflexion faite par le public.
 
Q : Parlant de festivals. Trouvez-vous qu’il en existe suffisamment pour promouvoir le cinéma camerounais ?
R : Au Cameroun ? Moi je prie toujours qu’il y ait un maximum de festivals. Mais pour l’instant, ceux qui sont là ne font pas la promotion du cinéma camerounais. Leurs promoteurs utilisent plutôt les réalisateurs camerounais pour chercher les partenaires étrangers. Ils distribuent les prix aux réalisateurs étrangers qui leur envoient les films et qui ne font pas forcement de bons films.
 
Q : Est-ce facile pour vous de participer à des festivals ?
R : Facile parce qu’il faut juste remplir une fiche d’inscription, fournir tout ce qu’on vous demande pour déposer votre film. Voir si le jury aussi apprécie, après on attend si on est sélectionné… Mais il y a des festivals où il est difficile de participer, par exemple comme à Vues d’Afrique. Vous remplissez la fiche d’inscription, vous l’envoyez, après on vous dit encore d’aller dans le site remplir à nouveau des fiches… On vous dit toujours, oui on a déjà reçu les photos, les extraits, mais remplissez la fiche d’inscription encore, alors que vous avez rempli déjà cette fiche et l’avez envoyée… C’est compliqué. FESPACO aussi c’est pareil, vous ne comprenez même pas ! Mais c’est aussi difficile de participer à plein d’autres festivals, parce qu’on demande 35 millimètres, beta, dv-cam et d’autres formats coûteux pour nous.
 
Q : Les femmes s’intéressent davantage au cinéma de nos jours. Plus seulement comme actrices, mais aussi comme scénaristes, réalisatrices, productrices… Comment percevez-vous cela ?
R : Avec beaucoup de joie. Déjà il y a Narcisse Wandji, le promoteur du festival MIS ME BINGA, qui encourage, qui met en avant la femme en tant que réalisatrice, et non plus seulement comme actrice… Moi j’apprécie beaucoup ces initiatives.
 
Q : Où vous voyez-vous ou espérez-vous être dans cinq ans ? Et le cinéma camerounais, par ricochet ?
R : Je me vois être à la dimension internationale, en tant que réalisateur/acteur. À Cannes, en train de recevoir la palme d’or, des césars, des oscars… Mon vœu c’est d’aller plus loin et de représenter le vert-rouge-jaune. Et que, pour parler de moi dans le cinéma, les gens disent : Voilà un acteur camerounais qui a réussi ! C’est la seule gloire que j’espère.
Dans cinq ans j’espère voir le cinéma Camerounais distribué et consommé par les Camerounais d’abord, ensuite par les cinéphiles du monde.
 
Mot de la fin : « Je vous remercie de vous intéresser à nous, cinéastes camerounais, à moi, à ce que je fais. C’est une joie immense, ça me redonne des forces et me permet de travailler. Vous avez interviewé Honoré Noumabeu qui est l’un des grands chefs opérateurs au Cameroun. Honoré Noumabeu c’est un papa dans ce métier, c’est l’un des meilleurs cadreurs, sinon le meilleur cadreur qui existe au Cameroun, c’est une joie immense de contribuer à ce projet. Je vous encourage à aller de l’avant, et merci infiniment.»

Auteur(s): Caroline MESSA WAMBÉ

Soumis par Caroline Messa Wambé le

Frieda EKOTTO

" Frieda Ekotto : Pour une critique endogène sur les représentations visuelles et littéraires de l’identité lesbienne africaine", propos recueillis par Beti ELLERSON.

Frieda Ekotto, Camerounaise, écrivaine, professeure de littérature francophone; de littérature comparée et d’études africaines à l’Université du Michigan, vit et travaille aux Etats-Unis. Ses recherches et ses écrits encouragent une critique endogène de la représentation des lesbiennes dans le contexte africain. Elle parle de la représentation cinématographique et de l’identité lesbienne (ce qu'elle appelle « les femmes qui aiment les femmes ») ainsi que de son projet, Vibrancy of Silence, un essai philosophique visuel sur des lesbiennes vivant au Cameroun, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Nigéria, et au Ghana.
 
Frieda, vous êtes professeure de littérature francophone; de littérature comparée et d’études africaines à l’Université du Michigan aux Etats-Unis et vous êtes également écrivaine. Pouvez-nous nous dire quelques mots de votre parcours, vous qui écrivez, enseignez et menez des projets de recherche au croisement de ces champs d’études ?
 
La question qui sous-tend tout mon travail est la suivante : comment parler de la souffrance d’autrui ? En tant qu’intellectuelle, historienne et philosophe spécialiste de la littérature et du cinéma anglophone et francophone de l’Afrique de l’Ouest et de sa diaspora aux vingtième et vingt-et-unième siècles, je porte une attention toute particulière aux questions de loi, de race, ainsi qu’aux problématiques homo-, bi-, trans-, et intersexuel-le-s (LGBTI). A ce jour, mes activités de recherche ont principalement porté sur la façon dont la loi sert à réprimer et à masquer la souffrance des individus déchus de leurs droits. Dans cet effort, mon intention a été de mettre en évidence l’indicible, afin d’engager une discussion sur la souffrance et de dénoncer cette dernière au travers de perspectives et d’intersections culturelles multiples, tout en offrant une réévaluation du statut et des moyens d’actions des dépossédés.
 
L’intérêt que je porte à la question de la souffrance m’a conduite à l’envisager sous diverses facettes. Dans mon premier essai, L’écriture carcérale et le discours juridique chez Jean Genet (L’Harmattan, 2001), je prête l’oreille aux rythmes et aux figures rhétoriques dans les écrits de prisonniers français, ces délinquants privés de parole par les discours institutionnels et par un climat de méfiance généralisée à l’encontre des voix « criminelles ». Dans mon récent ouvrage What Color is Black ? Race and Sex Across the French Atlantic (Lexington Press, 2010), je m’attache à montrer comment l’Atlantique francophone a façonné d’une façon qui lui est propre des notions telles la race, l’esclavage et le colonialisme sur tout le pourtour du bassin atlantique. J’étudie aussi la manière dont le monde francophone apporte des points de vue et des épistémologies largement inédits par rapport aux études qui s’en tiennent uniquement à l’Atlantique anglophone.
 
Dans mon article « Globalisation, immigration et cinéma d’Afrique Francophone: Pour un devenir moderne», je m’efforce de montrer comment la mondialisation et l’immigration soumettent les Africains à une indescriptible souffrance. Pour nombre d’Africains, l’immigration équivaut à une amélioration de leurs conditions matérielles d’existence. A contrario, les cinéastes du continent insistent sur le fait que les performances économiques de l’Occident sont rendues possibles par l’exploitation des immigrés et du travail clandestin. Ils créent des images pleines de dignité humaine afin de montrer que l’individu africain, souvent décrit comme post-colonial, est en fait un individu global qui opère dans toute une gamme de nuances bien plus subtiles que le simple binôme mondialisation/immigration. Le parallèle que l’on eut établir avec la traite atlantique gagne en clarté quand les cinéastes attirent l’attention sur les similitudes entre les deux situations: le/la travailleur (se) immigré(e) tente d’échapper à la misère, souffre et/ou risque sa vie, avant de finir emprisonné(e) dans un camp de détention où il/elle est victime d’exploitation, toute une série de processus qui rappellent ce que Frantz Fanon appelle “l’expérience vécue du Noir.”
Mes activités de recherche influencent mon travail créatif. Depuis mon premier roman Chuchote pas trop (2001), je réfléchis et j’écris sur la question de l’identité lesbienne (ce que j’appelle « les femmes qui aiment les femmes) » et sur le fait que, lorsqu’on s’inquiète des réalités sociales, il est également nécessaire de porter une attention particulière aux différentes manières qu’a le langage de dissimuler des postures idéologiques. Dans mes romans ainsi que dans mes ouvrages académiques, j’ai démontré comment les dépossédés ont des voix qui contestent l’hégémonie des références culturelles et viennent combler le vide du silence.
 
Vos recherches sur les identités lesbiennes africaines ouvrent de nouvelles perspectives pour les champs interdisciplinaires que sont les études du genre, les études africaines, ainsi que les études sur la condition féminines et sur l’identité. Qu’est-ce qui vous a poussée à mettre ce sujet en avant ?
 
Pour pouvoir raconter une histoire, il faut puiser en soi-même. Mon travail sur les identités lesbiennes (ce que je nomme « Amour Saphique») africaines met au jour des épistémologies jusqu’ici négligées, ainsi que la possibilité de relations entre femmes en Afrique sub-saharienne. Il offre aussi une réponse à ce que je sais être la difficulté de révéler son homosexualité et d’avoir à gérer les relations avec le cercle familial et la société au sens large. Je comprends pourquoi les femmes africaines se parlent en chuchotant, pourquoi elles refusent d’articuler certaines idées parce qu’elles sont trop taboues. La grammaire de la peur est partout présente et le silence devient la norme. Face l’abîme du silence, la question doit donc être posée de façon différente : Quels sont les modes de représentation qui me permettraient de raconter des histoires de femmes qui aiment les femmes. Même si j’ai quitté le continent et je suis devenue chercheuse et professeure, je me suis moi aussi sentie étouffée. J’ai eu envie de tout révéler sans en avoir la possibilité parce que je me sentais prisonnière de tous côtés.
 
Le premier défi que j’ai rencontré a trait au langage et à sa poétique en tant qu’entraves à la représentation quand il s’agit de l’expérience humaine. Je me suis rendue compte qu’il en va de mon devoir d’intervenir, même s’il est difficile d’évoquer ces histoires d’amour indescriptibles entre personnes du même sexe dans certaines régions du continent africain. Je dois raconter mes histoires, non seulement pour moi mais aussi pour les générations suivantes, notamment pour certains membres de ma propre famille qui ont eu de la difficulté à faire leur « coming out. » J’ai aussi réalisé que je devais écouter –et recenser- les histoires des autres.
 
Votre article « The Erotic Tale of Karmen Gei: The Taboo of Female Homosexuality in Senegal » traite d’aspects et de discussions autour du film qui n’ont pas été évoqués. Le film a été salué comme la première version « bisexuelle » de Carmen sans véritablement prendre le « lesbianisme africain » comme point de départ. Votre article examine cette dimension pour la première fois. Pouvez-vous nous parler des questions que vous posez dans cet article ?
 
Karmen Gei (2001), du réalisateur sénégalais Joseph Ramaka, est un film très novateur pour le cinéma d’Afrique francophone car il comporte la première scène de l’histoire dans laquelle une femme africaine bisexuelle et une femme de couleur font l’amour à l’écran pendant trois minutes entières. Karmen est peut-être même la première héroïne bisexuelle du cinéma musical. Mais, comme dans la plupart des films africains dans lesquels apparaissent des lesbiennes ou des femmes bisexuelles, Karmen est réduite au silence par la mort. (Dans les productions de Nollywood, par exemple, le personnage lesbien est tué ou accepte de renoncer à son amour des femmes.) Dans mon article, je m’attache à montrer qu’il existe aujourd’hui au Sénégal un désir d’aborder le thème de l’homosexualité mais que, en raison des clichés que cette représentation reproduit, on n’assiste à aucune déconstruction des questions que le sujet soulève. Se contenter de représenter la question de l’homosexualité ne suffit pas ; il est nécessaire que nous abordions véritablement cette thématique. C’était une décision importante que de placer l’homosexualité au centre de cet opéra si célèbre et le film nous offre la possibilité d’assumer une tâche capitale d’un point de vue critique aussi bien que politique, celle de dérouler, par le récit, l’enchevêtrement des sexualités africaines. D’une certaine manière, ce dont il s’agit, c’est la circulation globale du cinéma africain à travers les corps performatifs et les représentations visuelles de l’esthétique tout autant que du politique.
 
Comment votre article a-t-il été reçu ? Je pense en particulier aux lecteurs sénégalais et au cinéaste Joseph Gaï Ramaka lui-même.
 
A ma connaissance, Joseph Gaï Ramaka n’a pas lu mon travail. Cela étant, les Sénégalais ont beaucoup parlé de l’homosexualité depuis la sortie de son film, aussi bien dans les conversations intellectuelles que dans les débats publics. Comme le souligne Ayo A. Coly dans un article intitulé « Homophobic Africa ? » paru dans African Studies Review (vol. 56.2 ; septembre 2013), les problématiques homo-, bi-, trans-, et intersexuel-le-s sont quotidiennement abordées en ligne et dans les médias, particulièrement en réaction à la visite du Président Barack Obama l’été dernier, venu discuter de la décriminalisation de l’homosexualité au Sénégal. C’est pourquoi je suis convaincue que nombre de Sénégalais connaissent mon travail.
 
Pour en revenir à Joseph Gaï Ramaka, je serais ravie de pouvoir entamer une discussion avec lui autour des problèmes que posent pour moi Karmen Gei, en particulier la question de la responsabilité politique que l’on assume quand on choisit d’aborder le thème de l’homosexualité dans le contexte du cinéma africain. Il vaut la peine de se demander quel impact le film a eu sur la société sénégalaise. Je soutiens que Ramaka a perpétué une approche stéréotypée et stérile des relations lesbiennes, un angle malheureusement déjà trop présent dans le discours littéraire et cinématographique en Afrique. Il est temps que nous nous mettions à représenter l’homosexualité d’une façon responsable et directe. Nous avons le devoir de revendiquer l’existence de relations lesbiennes avec confiance et avec un esprit combatif. Ramaka se contente de nous aguicher avec de la sexualité féminine en se gardant d’aller jusqu’au bout.
 
Le film de Ramaka est le début d’une filmographie d’importance capitale qui aborde la question très pertinente des femmes qui aiment les femmes au sein de la société africaine. Cela étant, je mets au défi de nouveaux réalisateurs d’élever le niveau de la production cinématographique africaine et d’encourager une résistance positive au statut quo par le biais d’approche humanistes de la sexualité féminine.
 
Il existe deux importantes réalisatrices africaines lesbiennes qui abordent la représentation de l’homosexualité féminine de façon très différente. Je veux parler de Cheryl Dunye, qui est née au Libéria et se considère également comme afro-américaine, et de la Sud-Africaine Zanele Muholi qui est activiste visuelle et militante pour les droits des lesbiennes africaines en général, et d’Afrique du Sud en particulier. Pouvez-vous partager avec nous ce que vous pensez de ces deux artistes (et d’autres) et nous dire comment leur travail s’articule avec vos propres problématiques de recherche et d’écriture ?
 
Les magnifiques photographies et films de l’artiste sud-africaine Zanele Muholi illustrent la beauté et l’amour des lesbiennes sud-africaines noires. Ils s’intègrent dans le projet global de Muholi de rassembler des archives historiques qui renforcent la visibilité de la communauté lesbienne noire en Afrique du Sud. Comme elle le souligne elle-même, « il est important d’inscrire, de cartographier et de préserver visuellement nos mo(uve)ments pour la postérité afin que les générations futures aient conscience de notre existence. » En conservant et en présentant les histoires personnelles de lesbiennes noires, elle démarque un espace propice à l’articulation de leur subjectivité, de leur savoir et de leur expérience.
 
Muholi aborde les injustices et les inégalités politiques, hétéronormatives, économiques et raciales en insistant sur la beauté et sur l’humanité de l’ensemble des membres de sa communauté. Cela lui permet de contrer la rhétorique de démonisation des lesbiennes, ainsi que les récits qui se bornent à les représenter comme des victimes. Ayant été elle-même sollicitée pour servir de cas d’étude à des « experts » dont le seul objectif était de mettre en évidence la violence, Muholi a décidé, plutôt que de laisser les autres parler en son nom et d’être ainsi reléguée au rang d’Object de représentations problématiques et souvent fétichisantes, de créer ses propres photographies, films et essais. En produisant des images qui présentent les lesbiennes comme belles et aimantes et en insistant sur l’importance de leur rôle en tant que membres de communautés, de familles et de la nation, Muholi intervient directement sur les forces économiques, politiques et socio-culturelles qui condamnent au silence leur belle présence et leurs nombreuses contributions à la société.
 
Les photos de Muholi sont des portraits de femmes qui aiment les femmes. Il s’agit parfois de couples, souriants et enlacés dans des moments d’intimité, parfois de personnes seules, prenant la pose pour un portrait. Ainsi, l’activisme visuel de Muholi est similaire au livre que je suis en train d’écrire, Vibrancy of Silence, qui explore la vie de lesbiennes en Afrique sub-saharienne au travers d’une attention toute particulière au silence, au désir et à l’amour, qui sont les thèmes que j’ai choisis afin de recentrer les conversations sur les lesbiennes africaines sur leur humanité plutôt que sur la violence. De cette façon, nos deux projets font partie d’un mouvement global qui vise à contrer les discours qui commodifient et pathologisent les sexualités des femmes noires africaines.
 
Pour des raisons similaires, j’admire le travail de Cheryl Dunye, qui est réalisatrice, actrice, ainsi qu’éducatrice. Au début de sa carrière, dans une œuvre comme Watermelon Woman, Dunye s’attachait à faire entrer des femmes noires, en particulier des lesbiennes noires, dans l’angle de la caméra. Dans ce film, Cheryl, le personnage principal interprété par Dunye elle-même, enquête sur les trajectoires personnelles de femmes noires dans le cinéma hollywoodien des origines tandis que, en parallèle à son investigation, sa relation amoureuse avec une femme blanche fait émerger des questions liées à la race, au désir et à l’objectivation sexuelle.
 
En fusionnant l’individu avec l’Histoire, Dunye attire notre attention sur les schémas racistes et sur les expériences humaines que ces schémas produisent : elle nous rend tangibles le plaisir, la beauté, l’humour et la souffrance d’une relation singulière, celle qui unit deux femmes et qui est, de plus, une relation interraciale. Les femmes du film sont des personnages aux multiples facettes (ce qui constitue en soi un commentaire sur les représentations mainstream de relations interraciales entres femmes) et Dunye fait tout pour que le spectateur ne puisse ignorer le phénomène social complexe qui sous-tend la relation. Au travers de l’écart entre Dunye, la réalisatrice, et Cheryl, le personnage, le film crée un espace, à la fois pour le vécu d’une lesbienne noire et pour une archéologie de la présence dans l’histoire du cinéma des lesbiennes noires qui ont été écartées de l’historiographie hollywoodienne. La vraie beauté de ce projet tient au fait que Dunye écrit une nouvelle histoire du cinéma tout en venant y inscrire des trajectoires individuelles, créant ainsi de nouvelles opportunités au sein du cinéma pour les lesbiennes noires sans faire l’économie de l’importante dimension humaine de leurs expériences.
 
Mon projet en cours aborde des défis similaires : comment créer un espace pour la subjectivité, le savoir et les expériences des lesbiennes noires ? Comment échapper à des systèmes socio-culturels qui ne les – qui ne nous- autorisent pas à exprimer les réalités, les complexités, la beauté ou l’amour ? Comment faire la critique de ces systèmes et de leur histoire sans perdre de vue les individus qui les vivent de l’intérieur? Le travail de Zanele et de Dunye me paraît à la fois encourageant et réjouissant et je suis fière de m’être engagée dans un dialogue avec leur art et leurs idées.
 
Dans un entretien que j’ai eu avec le réalisateur Mohamed Camara au sujet de Dakan, un film sur l’amour entre deux garçons en Guinée, il affirmait que son but était d’engager la conversation sur cette identité si taboue dans les sociétés africaines. Pensez-vous qu’un film comme Dakan ou comme le documentaire Woubi Cheri, réalisé par deux non-Africains, ont également créé un espace de dialogue autour des identités lesbiennes africaines ?
 
Oui, même si ces films se concentrent sur des hommes gays, ou sur les identités transgenres dans le cas de Woubi Cheri (1997), je pense qu’ils ont également créé un espace de dialogue autour des identités lesbiennes africaines. Le film Dakan (1997) de Mohamed Camara a constitué un événement fondateur pour l’Afrique sub-saharienne ainsi que pour le cinéma africain francophone. C’était un projet pénétrant et fascinant qui a comblé de nombreuses lacunes et a beaucoup contribué à la compréhension de l’homosexualité en Afrique sub-saharienne.
 
En traitant l’homosexualité comme une « pathologie », je pense que Mohamed Camara s’est conformé aux rôles de genre « convenables » et hétéronormés tout en faisant la promotion de l’altérité et en envisageant l’existence d’un type alternatif de sujet africain masculin. De la première à la dernière scène, le film présente deux lycéens amoureux l’un de l’autre. Par exemple, un plan rapproché des deux garçons en train de s’embrasser est à la fois passionnel et quelque peu animal, du fait de la violence de leur étreinte. On admet, certes, la possibilité d’un amour entre hommes, mais on souligne l’élément d’agression ouvertement présent dans leur étreinte. Ils s’embrassent sans aucune tendresse et leurs gestes renvoient une image de brutalité, une sorte de violence diffuse qui est maintenue tout au long du film. Malgré cela, la scène montre une forme d’intimité rarement discutée ou observée en public, dans le mesure où ce type d’étreinte passionnée a en général lieu à huis clos. On est presque en présence d’une interruption de l’amour lui-même et, pour le spectateur, de moments d’aveuglement venant ponctuer les rapports de force entre les deux jeunes hommes.
 
Ces films sont un début mais le discours sur l’homosexualité doit progresser, c’est à dire qu’il est impératif que nous comprenions et acceptions que les individus sub-sahariens ont toute une variété de sexualités possibles. Ainsi, par example, nous avons besoin d’innovations dans l’industrie cinématographique afin de récuser l’image des lesbiennes en Afrique sub-saharienne, uniformément présentées comme des aberrations, isolées et malades. Nous avons besoin d’un film qui insiste sur la beauté et sur l’amour, plutôt que sur la perversité ou la violence. Cela trancherait avec les représentations populaires de lesbiennes dans l’Afrique sub-saharienne d’aujourd’hui, notamment dans les multiples films produits au Nigéria. Cette industrie cinématographique florissante –surnommée Nollywood en raison de son importance au sud du Nigéria- est la deuxième au monde si l’on se base « sur le nombre brut des films qu’elle produit chaque année.» (Green-Simms 34) Son public est constitué des Africains sub-sahariens, à la fois sur le continent et en diaspora. Dans son article récent sur ces films, Lindsey Green-Simms montre que, si le nombre de films mettant en scène des lesbiennes a augmenté ces dernières années, ils utilisent inévitablement l’homosexualité féminine pour évoquer la pathologie et la déviance sociale. Par exemple, un réalisateur nigérian déclare qu’il a tourné son film « pour attirer l’attention sur la ‘menace sociale’ que constitue le lesbianisme qui infecte et détruit secrètement la société. » (45) On retrouve ce genre de propos dans des films tournés ailleurs en Afrique sub-saharienne et pas seulement au Nigéria.
 
Comme l’on peut s’y attendre, les lesbiennes d’Afrique sub-saharienne s’opposent à ce genre  de représentations. Elles soulignent que ces films mettent en scène des homosexuelles tout en se refusant à les appeler « lesbiennes » ou « femmes qui aiment les femmes. » Comme l’exprime une femme en particulier, les gens refusent de « dire ce que c’est alors que tout le monde comprend très bien de quoi il s’agit. » (Green-Simms et Azuah 46). Ce phénomène met en lumière deux éléments fondamentaux : le silence et l’amour. En utilisant ces deux termes, je souhaite attirer l’attention sur des climats culturels qui ne permettent pas aux lesbiennes de parler librement de leurs relations. Pour venir à bout de ce silence, il faudrait recueillir les témoignages de lesbiennes d’Afrique sub-saharienne et de les laisser nous raconter leurs histoires d’amour.
 
Vos recherches examinent les façons qu’ont les créatrices et actrices culturelles d’exprimer l’homosexualité dans leur travail tout en employant des formes codées. Pouvez-vous nous donner quelques exemples ? Comment cela se manifeste-t-il dans votre propre travail créatif, par exemple dans votre roman Chuchote pas trop ?
 
Nous devons nous confronter aux idées dominantes selon lesquelles les homosexualités africaines sont des types de rapports importés de l’étranger, dont les origines remonteraient aux invasions coloniales et à la contamination raciale qui en découlerait. Pour cette raison, il est très important que les créatifs d’Afrique sub-saharienne abordent la question de l’homosexualité dans leur travail.
A cause d’un certain silence culturel tacite, ainsi que de la peur des représailles, peu d’œuvres créatives ou d’études universitaires se sont penché sur les conditions d’existence des lesbiennes dans toute leur complexité et leur beauté. Peu de textes littéraires s’intéressent aux relations entre femmes en Afrique sub-saharienne et, à l’exception de mes propres romans Chuchote pas trop (2001) et Portrait d’une jeune artiste de Bona Mbella (2010), ceux qui le font continuent à évoquer le sujet à mots couverts. Ainsi, il est intéressant de remarquer comment les représentations littéraires et cinématographiques du désir entre femmes font souvent allusion à la question sans pour autant y accorder plus d’une scène. Dans La Petite Peule (2000) de Mariama Barry, par exemple, l’auteur semble suggérer une attirance entre femmes mais ne développe pas complètement les possibilités –ou les implications- qu’offre cette attirance. La question reste à l’état d’esquisse, le regard s’éloigne et le récit passe rapidement à la scène suivante. Dans deux autres exemples, Ma vie dans la brousse des fantômes (1954) d’Amos Tutuola et Le bel immonde de Valentin-Yves Mudimbe (1989), nous sommes en présence de récits qui suggèrent que les femmes qui aiment les femmes ne le font qu’à l’ombre de la violence. Ces textes cherchent à expliquer ces relations homosexuelles comme des réactions à cette violence, plutôt que d’explorer comment et pourquoi les femmes qui aiment les femmes sont souvent victimes de violences sexuelles.
Dans mon roman Chuchote pas trop, j’ai fait attention à la façon dont le langage codé est utilisé pour parler de l’homosexualité –et à la façon qu’on les femmes de tout simplement rester silencieuses pour échapper aux regards inquisiteurs de la société. La raison pour laquelle j’ai imaginé la relation entre une jeune femme et une femme plus âgée et handicapée était d’attirer l’attention sur la question de l’amour. Par amour, je veux parler de la dimension humaine des relations lesbiennes qui est si souvent ignorée dans les représentations populaires et académiques. Dans un certain sens, on peut dire que je m’efforce tout particulièrement de comprendre les expressions d’intimité : l’amour et le désir entre femmes en Afrique sub-saharienne.
Pour aborder la question « piège » de cette posture qui fait de l’homosexualité une identité imposée de l’extérieur par l’Occident, comment est-ce que des travaux de recherche et une œuvre créative tels que les vôtres tentent de corriger ce mythe ?
Je pense que le continent africain dans son ensemble traite l’homosexualité comme une identité imposée par l’Occident. Bien que l’identité homosexuelle soit présente dans les pays africains, l’homophobie continue à être un problème majeur qui entrave la pleine compréhension de la sexualité dans la société africaine. La critique récente a commencé à s’attaquer à la question de l’homophobie et aux malentendus concernant l’homosexualité sur le continent. Un numéro récent de la African Studies Review (vol. 56.2, septembre 2013) présente une série d’articles parlant de ces sujets homosexuels au travers des champs disciplinaires variés et des contextes géographiques multiples.
Nous devons prêter attention à ces discours, en particulier à ce qui se passe dans la sphère politique : il y a des gens qui souffrent ! Quand on rend l’Occident coupable de tout, il devient facile de justifier tous les actes de cruauté que l’on inflige aux autres : en Afrique du Sud, la pratique du viol correctif est dévastatrice pour les lesbiennes tandis que, dans d’autres régions du continent, les meurtres d’hommes et de femmes homosexuel-le-s sont monnaie courante. La sexualité fait partie intégrante de nous en tant qu’être humain : il est impossible d’en faire abstraction. Donc, la question de savoir comment représenter les expériences humaines et en particulier les sexualités est d’une importance capitale. Et ce n’est en rien une question nouvelle, on la retrouve dans les traditions d’érotisme des récits africains.
En tant que Camerounaise, je dénonce de l’intérieur la façon dont les lesbiennes sont traitées dans le contexte africain. En ce sens, mon travail tourne autour d’une lacune bien précise : les quelques rares films d’Afrique sub-saharienne qui se penchent sur l’homosexualité se concentrent principalement sur des hommes. Grâce à mon point de vue unique en tant que lesbienne camerounaise, je suis à même de combler cette lacune. Dans mon travail, j’offre un regard original -et peut-être même authentique- qui est chez lui en Afrique sub-saharienne et qui permet une compréhension nouvelle des conditions d’existence des lesbiennes qui vivent là-bas.
Je suis très heureuse d’apprendre que la cinéaste kenyane Wanuri Kahiu vient de réaliser le film Jambula Tree (2013). Une histoire d’amour entre deux femmes. Plus nous arriverons à humaniser ce type d’expérience humaine, plus les Africains seront en mesure de voir qu’il n’y a rien de plus humain que de tomber amoureuse d’une autre femme.
Vos travaux de recherche se penchent aussi sur l’altérité dans le cinéma africain francophone. Moolaadé d’Ousmane Sembène vous a particulièrement intéressée. Pourriez-vous nous parler de votre contribution à la critique cinématographique africaine et partager vos impressions sur l’importance des voix féminines dans ce domaine ?
L’altérité est devenue, au vingt-et-unième siècle, un aspect prépondérant de la notion d’identité, en particulier pour l’articulation de nouvelles formes de subjectivité. Il m’arrive de faire appel aux idées développées par Benita Parry autour de la subjectivité résistante, ainsi qu’au célèbre concept de privation de la parole des subalternes évoqué par Gayatri Spivak afin de montrer que l’idéal contre-discursif de restauration de la parole perdue, en particulier de la parole des femmes, conduit à une histoire simplificatrice et triomphaliste. J’éprouve la même suspicion à l’égard de l’idée d’une passivité des subalternes and je soutiens qu’il existe des tactiques d’opposition qui dénotent chez ces dernières une pleine pratique de la parole, au delà d’une conception restreinte de la capacité des êtres humains à être les actrices et acteurs de leur vie. Dans le but de démontrer comment la parole fonctionne comme un espace de contestation, je transgresse les limites communément admises de la sexualité de façon à contester les termes d’une politique identitaire déterminée par un discours colonial. D’une certaine façon, les sexualités des femmes africaines sont souvent simplifiées. Dès les premiers instants de leur confrontation avec l’esclavage, le colonialisme ou l’apartheid, les femmes africaines ont été des objets sexuels pour leur maîtres. Les réalisatrices africaines sont en mesure de nous offrir leur voix pour nous permettre de mieux comprendre ce que c’est que l’altérité. Mais pour qu’il puisse exister un discours solide autour d’elles, il faut qu’elles aient la possibilité de parler de leur propre travail. Il faut aussi qu’il y ait un discours sérieux autour du travail qu’elles accomplissent pour le continent africain. D’une certaine manière, les réalisatrices africaines doivent revisiter leur bibliothèque en même temps que leur filmographie. Le combat qui est le nôtre en tant que femmes africaines reste un mouvement continu d’appropriation en contrepoint à un nouveau discours, une nouvelle esthétique et une claire production de savoir.
Je m’intéresse principalement au travail des femmes metteuses en scène. Néanmoins, l’œuvre d’Ousmane Sembène me semble révolutionnaire en ce qu’il a été l’un des premiers cinéastes africains à critiquer ouvertement les vestiges de la colonisation dans l’identité africaine contemporaine. Quand on se penche sur son cinéma, il apparaît clairement que la vision qu’avait Sembène du changement productif dans la société africaine mettait les femmes et la libération des femmes au premier plan. (Il est importer de mentionner ici que de nombreuse Africaines ont produit des documentaires sur la pratique des mutilations génitales féminines dans de nombreuses régions africaines et que leurs travaux demeurent cependant invisibles. Une fois de plus, nous avons affaire à une histoire oubliée du genre en Afrique.) Le dernier film de Sembène, Moolade (2004) est une offrande faite aux femmes africaines dans la mesure où il aborde le sujet sensible des mutilations génitales féminines. Sembène ne répond pas directement à la question de savoir qui est responsable de cette pratique et de comment elle a pu se poursuivre jusqu’à ce jour. Il met plutôt en scène un personnage, Collé Ardo, qui a été mutilée et dont la première fille a été soumise à une excision. Ardo commence son combat en refusant que sa seconde fille soit excisée. Dans un second temps, elle se met à protéger les jeunes filles qui se dérobent à cette pratique barbare. Un vide se fait et nous sommes appelés à remettre en questions et à repenser nos traditions.
Ardo tentent de gagner d’autres femmes à sa cause, mais nombre d’entre elles refusent d’affronter une coutume qui a marqué leur propre vie. Tout changement de cet ordre requiert un sacrifice de sang. Le suicide de deux jeunes filles est l’événement décisif qui pousse enfin les autres femmes à réagir contre une tradition qu’elles-mêmes ne comprennent pas bien. A cet effet, le stratagème de la radio introduit par Sembène est extraordinaire : les femmes finissent pas dresser l’oreille en écoutant la radio et comprennent enfin que le Coran ne réclame pas l’ablation du clitoris, l’idée que le plaisir des hommes vient de la souffrance des femmes est une idée humaine. Et, en effet, quand quatre fillettes de huit à dix ans se réfugient chez Collé Ardo pour échapper aux coupeurs de clitoris, elles trouvent la force de passer à l’acte parce qu’elles ont suivi les débats à la radio. L’autodafé de ces postes de radio (les transistors ont remplacés les livres et sont à présent brûlés en place publique où ils continuent à émettre de la musique et des informations au milieu d’impressionnants brasiers) est purement expiatoire. Le savoir qu’ils ont apporté a déjà été absorbé.
Dans La violence et le sacré, René Girard avance que la violence se manifeste au travers des interprétations de formes culturelles spécifiques et de la quête de leurs origines. C’est ce que Sembène accomplit dans Moolade (2004). La mort du personnage de Mercenaire (qui est le personnage le plus troublant du film) et la violence à laquelle est soumise Ardo (deux scènes sont particulièrement frappantes : celle où l’héroïne se mort le doigt de douleur pendant un rapport sexuel et celle où son mari la bat devant tout le monde) sont nécessaire au rétablissement d’une part d’harmonie sociale. Les rituels violents facilitent une dimension de vengeance de l’individu blessé dans sa communauté d’amour-propre. Sembène joue avec des codes culturels importants : le meurtre, la mort, la vengeance. La grammaire de l’apaisement d’une communauté est aussi exigeante que la syntaxe la plus complexe. Ardo et Mercenaire ont bravé le groupe, mais leurs actions respectives n’ont pas la même signification. 
Quand j’ai vu ce film pour la première fois, j’ai décidé d’aller parler à Sembène au Sénégal, pour tenter de comprendre les raisons qui l’ont poussé à le réaliser. Pendant notre échange, il m’a clairement expliqué pourquoi ses dix films se concentrent sur des femmes. Il était véritablement convaincu que, pour que l’Afrique puisse changer, il faut que cela vienne d’une mobilisation des femmes au travers du travail qu’elles accomplissent elles-mêmes. L’œuvre de Sembène porte un regard critique et perspicace sur la politique de représentation des femmes et du genre en Afrique sub-saharienne et apporte une contribution pleine de clairvoyance aux études post-coloniales dans ce domaine. Il y a eu tellement de travaux sur la question des mutilations génitales féminines parce que c’est un grave problème pour les femmes dans les pays où on les pratique. Sembène voulait attirer l’attention sur cette question afin que les Sub-Sahariens puissent faire face à leur modernité en ayant conscience des enjeux et des dangers de cette pratique.
Abdellatif Kéchiche et les deux actrices principales de La vie d’Adèle se sont vus attribuer la Palme d’Or au Festival de Cannes en 2013. Comment lisez-vous le travail de ce réalisateur franco-tunisien ? Je mentionne Adèle ici à cause de son thème : une histoire d’amour entre deux jeunes femmes. Toutefois, en prenant en considération à la fois le traitement qu’il fait de son sujet dans Vénus noire, un film qui parle de Sarah Baartman, et La vie d’Adèle, j’en arrive à me demander si Kéchiche n’est pas un peu un fétichiste des sujets tabous ou interdits qui ont trait aux femmes et à la féminité.
Il est temps que nous ayons un réalisateur africain comme Abdellatif Kéchiche. Ses films évoquent sans détour des sujets tabous et interdits, et il assume la responsabilité politique de son travail. Il n’aborde pas les questions de l’homosexualité et de la sexualité des femmes en dilettante mais, au contraire, suit avec application le fil d’une narration cohérente, nuancée et à même d’engager un dialogue productif. Son film La vie d’Adèle (2013) est un bel hommage aux lesbiennes. Nous sommes enfin en présence du récit d’une relation entre personnes du même sexe doublée d’une histoire d’amour. Ces deux jeunes femmes tombent amoureuses et sont confrontées à ce qu’aimer veut dire. C’est une belle promesse d’espoir venant d’un Franco-Tunisien, j’espère que d’autres pourront suivre cet exemple. Même si le film se déroule en France, il me semble que ces images sont puissantes et qu’elles pousseront les spectateurs à envisager l’amour lesbien différemment.
En toute franchise, je n’ai pas aimé le film sur Sarah Baartman. Certes, Vénus noire nous offre une vision contemporaine de sa vie, mais j’ai trouvé la présentation de son personnage vulgaire et parfois un peu dérangeante. Il est difficile pour une femme noire de regarder ce film dans son entier. La représentation que nous donne Kéchiche comporte des images choquantes, troublantes et pénibles. Je peux m’identifier à la souffrance de Baartman : être traitée comme un animal a dû être épouvantable. Dans ce sens, voilà une histoire individuelle de la déshumanisation des hommes et des femmes du continent Africain.
L’actrice qui jouait Baartman était bonne mais je me suis sentie très mal en la voyant à l’écran. C’était peut-être l’intention de Kéchiche de déstabiliser le spectateur, mais j’ai dû arrêter de regarder le film parce que je me suis mise à pleurer, je n’en pouvais plus. Je me souviens de la première fois où j’ai découvert son histoire, j’étais très triste et je dois dire que j’étais plutôt choquée étant donné le contexte historique. Quand vous êtes blanc, vous avez des responsabilités, vous avez des privilèges. Vous choisissez en permanence la façon dont vous allez tirez parti de ces privilèges : soit vous élevez la voix afin que les autres soient et se sentent vos égaux, soit vous perpétuez l’oppression historique. En tant que blanc, vous êtes en mesure d’user de la parole avec sagesse et humanité. C’est exactement le contraire que les blancs ont fait avec Baartman, avec leurs commentaires moqueurs et racistes. Mettre quelqu’un dans une situation où il ou elle doit réagir avec humour à des remarques racistes – des remarques dégradantes et qui ne tiennent compte ni de l’oppression immédiate d’un individu donné, ni de toute une tradition collective d’oppression- est encore plus pernicieux et c’est que Kéchiche cherche à nous faire comprendre dans ce film. Je pense malgré tout qu’il est important que le public connaisse la vie de Sarah Baartman, en particulier les jeunes générations. Dans chaque produit culturel, il y a toujours de quoi apprendre, de quoi critiquer et de quoi grandir.
Pour répondre sans détour à votre question, il est évident que Kéchiche fétichise les tabous et les interdits qui ont trait aux femmes et la féminité. Sembène faisait la même chose dans son œuvre et en était toujours fier. Il avait l’habitude de dire : « J’aime les femmes et je leur rends hommage dans mes films. Elles vont changer le continent africain, elles sont la source de ma créativité. » Kéchiche aborde sans ambages des questions taboues et des sujets interdits sur le continent africain et en diaspora.
Votre projet en cours intitulé « Vibrancy of Silence : Women Loving Women in Sub-Sahara Africa » se concentre sur la visibilité des lesbiennes en Afrique sub-saharienne. Pouvez-vous nous en dire plus sur certaines des questions qui découlent de cette recherche ?
Dans « Vibrancy of Silence : Women Loving Women in Sub-Sahara Africa », je cherche à repenser les images des femmes qui aiment les femmes. Il me paraît important que nous nous recentrions sur la visibilité des sexualités féminines, en particulier celles des femmes d’Afrique sub-saharienne qui, comme toutes les femmes de couleur, voient leur intimité délimitée par les préjugés du colonialisme, du sexisme et du racisme. Par exemple, je n’aime pas la terminologie que nous employons pour parler de la sexualité féminine dans la plupart des pays africains. Nous devons repenser le vocabulaire que nous utilisons pour parler des femmes qui aiment les femmes. Selon le pays dont on parle, les femmes elles-mêmes ont des façons intéressantes de définir ce qu’elles font dans leur intimité. Il est important d’être précis et d’évoquer la manière dont les femmes de chacun de ces pays créent leur propre espace amoureux.
Mais il est souvent dangereux d’attirer l’attention sur ce vocabulaire. Au Cameroun, au Sénégal, au Ghana et au Nigéria, l’homosexualité est illégale. Même si les peines varient, être condamné pour délit d’homosexualité entraîne un séjour en prison ou une amende. Des rapports récents (Dougueli 2012, Dixon 2012) ont montré que les gays et les lesbiennes sont souvent victimes de violences telles que des passages à tabac, des viols et des meurtres. Par ailleurs, leurs relations sont souvent niées ou condamnées dans la mesure où les discours officiels et familiaux refusent d’évoquer ou de reconnaître l’amour entre personnes du même sexe. Alors que les anthropologues Morgan et Wincringe (2005) ont démontré que les relations entre personnes du même sexe existent en Afrique sub-saharienne depuis des siècles et que Murray et Roscoe (1997) ont souligné la vitalité et la variété des sexualités africaines, le climat politique et social actuel fait que la compréhension du vécu et du quotidien des homosexuel-le-s en Afrique sub-saharienne demeure très partielle. En particulier, pour des raisons qui ont trait à la fois à un silence culturel tacite et à la peur des représailles, il n’y a pas encore eu de film qui se penche sur les vies de lesbiennes dans toute leur complexité et leur beauté. Ceci dit, Wanuri Kahiu vient de réaliser un film sur l’amour Saphique que je n’ai pas encore vu Jambula Tree, 2013. Cette réalisation est un grand espoir.
Mon projet en cours consiste à écrire et à produire un essai philosophique visuel de 60 minutes, Vibrancy of Silence, sur des lesbiennes vivant au Cameroun, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Nigéria, et au Ghana. J’emprunte le terme d’ « essai philosophique visuel » à la cinéaste expérimentale Barbara Hammer, pour laquelle le terme « essai » désigne « un genre dans le sujet est une idée plutôt qu’une personne ou un événement. » Elle utilise ce genre pour poser des questions telles que « Qui produit l’Histoire et qui en est exclu ? L’autobiographie est-elle une vérité ou une fiction ? Comment peut-on se réapproprier une représentation culturelle mensongère ? » (Déclarations de l’artiste)
Je m’appuie également sur la notion de « philosophie visuelle » développée par la cinéaste Pascale Obolo dont le court-métrage documentaire La femme invisible (2009) dénonce la façon avec laquelle les femmes africaines vivent et évoluent de manière pratiquement invisible dans la société française, tout en suggérant les moyens de leur rendre leur visibilité au travers d’une attention particulière aux émotions.
Entretien avec Frieda Ekotto par Beti Ellerson, novembre 2013
LIENS SUR L'AFRICAN WOMEN IN CINEMA BLOG
"Ce n'est pas l'homosexualité qui est non-Africaine, c'est l'homophobie" entretien d'Olivier Barlet avec Wanuri Kahiu à propos de Jambula Tree

Marie Kâ : L'Autre Femme | The Other Woman (Senegal)
 
Some Prefer Cake - Le Festival du film lesbien de Bologne 2012

Bientôt disponible sur le site du Centre pour l'étude et la recherche des femmes afriainces dans le cinéma

Auteur(s): Beti ELLERSON

Soumis par Caroline Messa Wambé le

"Il faut de tout pour faire un Yopougon"

Entretien d'Anne Crémieux avec Marguerite Abouet.

Aya de Yopougon est une bande dessinée en six tomes, écrite par Marguerite Abouet et illustrée par Clément Oubrerie, aux éditions Gallimard. Les deux premiers tomes sont adaptés au cinéma sous le titre Aya de Yopougon (sortie en salle le 17 juillet 2013). De multiples personnages gravitent autour de la très raisonnable et perspicace Aya, parmi lesquels Inno, son grand ami aux allures stylées, coiffeur de son métier. Le soir, Inno se déguise en fille pour retrouver Albert, qui a une peur bleue d'être découvert. La situation n'enchante guère Inno qui intime Albert de partir avec lui pour la France. Mais Albert ne peut quitter sa famille et Inno part seul se chercher en Europe, où il trouvera l'amour auprès de Sébastien.

Anne Crémieux Votre bande dessinée a un aspect documentaire, elle présente des tranches de vies. Vous connaissez très bien ce dont vous parlez. D'où viennent les personnages d'Inno et d'Albert ?

Marguerite Abouet : Quand j'étais petite à Yopougon, un de mes amis, Roger, était très efféminé. On imaginait qu'il le faisait exprès, pour pouvoir jouer à la poupée avec les filles. Il ne s'amusait jamais au foot avec les garçons du quartier qui le trouvaient bizarre et lui donnaient des coups. Il préférait jouer au papa et à la maman - et faire la maman, ce qui ne nous dérangeait pas d'ailleurs, puisque moi j'appréciais le rôle du papa. Plusieurs années plus tard, de retour pour les vacances à Abidjan, j'ai demandé des nouvelles de Roger. La réponse de ses proches m'a beaucoup perturbée : "il a disparu du jour au lendemain du quartier." En fait, il a certainement dû fuir le quartier ou même l'Afrique pour vivre son homosexualité. Son histoire m'a inspiré le personnage d'Innocent. Des jeunes comme Inno et Roger, qui sont forcés de partir, il doit y en avoir énormément. L'homosexualité est encore considérée comme une maladie en Afrique, parfois passible de prison ou pire, de mort.

Est-ce qu'ils sont nombreux, donc ?

Ils sont de plus en plus nombreux. On en voit aussi dans la prostitution. Je suppose qu'ils le font pour de l'argent, mais n'est-ce pas aussi une manière pour eux de vivre "ouvertement" leur homosexualité, qu'ils sont obligés de passer par là ?

Très souvent, la représentation de l'homosexualité commence par les hommes. Est-ce que vous avez pensé à un moment donné inclure une histoire lesbienne ?

Il y a des femmes africaines homosexuelles, mais on les voit moins. Je pense qu'elles sont encore moins acceptées que les hommes. Mais c'est vrai, je parle plus des hommes qui sont plus visibles.

Qu'avez-vous voulu montrer avec ces personnages homosexuels ?

Qu'il y avait de l'homosexualité en Afrique, et que malheureusement sa diabolisation a ouvert la voie à beaucoup d'injustice et de discrimination à l'endroit des gays, lesbiennes et transsexuels. Les comprendre et les accepter, c'est aussi contribuer à ce que la société soit moins sévère envers eux et surtout éviter que son enfant ne s'éloigne. Cela évitera à beaucoup de faire des choix difficiles : s'éloigner de sa famille par exemple. Je pense à Roger et à sa maman. Efféminé comme il l'était, même si c'était difficile pour sa mère à imaginer, elle savait que son fils était différent.

Et vous faites passer votre message avec humour.

Je sais que l'on ne peut pas rire de tout avec n'importe quel sujet, mais on peut arriver à dédramatiser l'homosexualité. Dans la bande dessinée, Albert croit que son père sait tout et lui avoue son homosexualité par erreur. J'aborde cette confession d'Albert, qui est censé être très grave, et que je m'efforce de dédramatiser. Je veux faire sourire les Africains qui me liront. Chez nous on rit de tout, même de ce qui n'est pas (....)

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=11972

Auteur(s): Anne CREMIEUx

02|01|2014, entretien > bd, cinéma/tv

Soumis par Caroline Messa Wambé le

Rencontre avec Pierre LABA, réalisateur martiniquais

Rencontre avec Pierre LABA, réalisateur martiniquais : "Je suis un amateur qui aime le cinéma"

Le coup d'envoi du FIFAK2010 a été lancé le samedi 10 juillet 2010 au soir, dans l'enceinte de Sidi el Bahri à Kélibia, devant un public fort nombreux composé de Kélibiens, de cinéphiles et de gens du cinéma. Le film d'ouverture est signé Pierre Laba, cinéaste français d'origine martiniquaise vivant en Côte-d'Ivoire. Auteur de trois longs métrages à succès, a-t-on écrit : "Coupé décalé" (2005), "Danger permanent" (2006) et "Le gaucher d'Abidjan" (2009), il vient de signer en 2010 son 4è long métrage intitulé "Mariage à trois visages".

Film à petit budget qui a coûté, selon le réalisateur, 50 millions de CFA, entièrement financé par lui-même et dont le tournage a duré trois mois, il est loin d'être un film amateur. Un film "professionnel", relève Pierre Laba en insistant sur les guillemets. Le film d'une durée de 1h30mn a plutôt déçu les spectateurs. Une rencontre programmée par les organisateurs du FIFAK a eu lieu le dimanche 11 juillet à l'école de pêche de Kélibia et a permis un débat étonnant par sa franchise avec le jeune réalisateur. Pierre Laba a eu en effet le mérite d'être à l'écoute des cinéphiles présents et d'être très attentif à leurs critiques parfois audacieuses.

Le film traite d'une question d'une grande actualité : celle du mariage entre Noirs et Blancs via internet permettant aux Africains l'obtention d'un visa pour la France. Le sujet qui ne manque pas d'intérêt est traité avec humour, un moyen pour Laba d'alerter les spectateurs sur les problèmes vécus par les Noirs africains : l'illettrisme et l'exode vers la France. "C'est un film comique, a-t-il déclaré, à travers lequel je veux passer un message et critiquer des faits".

Mais voilà que le traitement de la question pose diverses interrogations que le public n'a pas manqué de soulever. Les spectateurs n'ont pas apprécié cette narration au premier degré, simpliste et naïve, a-t-on dit. D'autre part, l'auto-dérision appliquée aux Africains noirs a déplu. Profiteurs, matérialistes à la recherche du gain, filous et manipulateurs, tels apparaissent les Africains présentés dans le film. Quant à la femme, future mariée, elle est plutôt débile, analphabète, manquant de culture et de savoir-vivre au point que l'une des intervenantes écoeurée par cette image de l'Africaine analphabète n'a pas manqué de relever que l'on peut être analphabète et intelligente.

Cet humour n'a pas été efficace et s'est plutôt retourné contre une image réelle et pourquoi pas valorisante d'une Afrique qui se bat au quotidien pour survivre. Beaucoup de clichés dans le film sont péjoratifs, rabaissent les Africains noirs et confirment l'image que des Occidentaux ou autres racistes et méprisants voudraient donner de l'Afrique noire. Une image rappelant les anciens et nouveaux dominants.

On est loin de tout ce mouvement de la négritude réaffirmant au visage du monde la richesse de l'être et de la culture noirs. En regardant le film de Laba, Martiniquais de naissance, on ne peut pas ne pas penser au poète de tous les temps Aimé Césaire qui a inventé lui-même le concept de négritude pour revaloriser la profondeur du monde noir. Le retour au pays natal de Laba bien qu'il soit réel - et en cela se différencie du voyage poétique de Césaire - ne semble pas, hélas, porteur d'un même message, du moins dans ce nouveau long métrage.

Le film se voulant une comédie, comment expliquer, s'interrogent les intervenants, que les deux Français (le père - futur mari et sa fille) n'aient pas été un seul instant tournés en dérision comme ce fut le cas pour les protagonistes africains du film ? Il est vrai que la France reste la puissance supérieure épargnée par la moindre critique. Le film ne s'est-il pas terminé par le cri de Zass, le visa brandi à la main, autour de : "Vive la France". À moins que le réalisateur ait voulu y placer un humour… trop incompris par les spectateurs.

Pour Laba, ce film, "Mariage à trois visages" (il faut y lire "à trois visas") se veut une réconciliation culturelle entre l'Afrique représentée par le Burkina Faso et la Côte -d'Ivoire et la France. Une sorte, dit-il, de melting-pot Afrique-Occident qui rapprocherait, selon lui, les deux mondes sans toutefois tomber dans les procédés de rencontres via internet guettées par l'arnaque et les divers abus comme la prostitution etc… Pourtant, le film demeure silencieux sur tous ses abus qu'à aucun moment il ne dénonce. L'intrigue du film évolue et se termine à l'eau de rose, avec un happy-end qui frise le ridicule.

Quant au traitement esthétique, ou plutôt technique ou encore cinématographique du film, de nombreux reproches ont été adressés au réalisateur qui a reconnu ses lacunes. Le son n'était pas au point : tantôt bas, tantôt fort ! Une technique utilisée par moments (les 4 images présentées simultanément en une seule représentant les préparatifs du mariage) s'apparente à celle du feuilleton télévisé. Les couleurs surtout l'orange ont déplu en dépit des belles prises de vue qui, quant à elles, semblaient casser plutôt le rythme du film qui se trouve alors stagnant.

Le montage doit être repris et corrigé, n'a-t-on cessé de suggérer au réalisateur qui a promis de re-monter le film à son retour. "C'est la première fois, a-t-il dit, que j'ai tourné au Burkina Faso où il existe un grand problème de température de couleurs, d'autant que les techniciens burkinabès n'étaient pas aussi performants que les techniciens ivoiriens à qui j'aurais dû faire appel". Et de renchérir : "Je connais toutes les lacunes de mon film. Mais j'aime le cinéma et je vous aime aussi". 

Cri d'amour pour cet amateur qui aime le cinéma (selon ses propres termes) et qui a eu, reconnaissons-le, le grand mérite d'être à l'écoute de son public qui, pourtant, ne lui a pas réservé la part belle. Une sincérité des deux côtés qui révèle à quel point la qualité du cinéma africain prime sur toutes les autres considérations et aussi à quel point le cinéma doit être ce miroir valorisant de cet autre nous-même….

FIFAK 2010, Kélibia, le 01/10/2010

Article paru sur www.cinematunisien.com, le 14/7/2010.

http://www.africine.org/index.php?menu=art&no=9733

Auteur(s): Noura BORSALI

Soumis par Caroline Messa Wambé le

Entretien avec Serge Alain Noa

« La série est moins coûteuse que le long métrage»  

Scénariste et réalisateur de la série Harraga, brûleurs de frontières sortie en 2013 et diffusé pour la première fois sur Tv5 Afrique entre mai et juin 2014, il parle des deux prochaines saisons, de l’immigration clandestine et de la place de la série télévisée en Afrique.

Comment vous êtes-vous documenté pour écrire cette série?

A partir de 2005, j’ai entendu parler des personnes qu’on avait abattues à la frontière espagnole. Les Américains écrivent des films à partir de l’actualité mais pourquoi pas nous ? Il faut raconter des histoires de telle sorte que ceux qui les regardent aient une leçon à en tirer. Quand je suis arrivé en Europe et que j’ai vu comment les gens vivent là-bas, j’ai compris que c’est fou de penser que tu vas partir de ton pays où tu es oisif pour réussir en Europe où  la compétition est de haut niveau. Je m’amuse souvent à collecter tous les assauts d’immigrants et je me documente sur internet. J’ai dû aller sur place à Melilla au Maroc pour voir comment les choses se passent. Je n’ai pas parcouru le désert mais j’ai discuté avec des personnes qui font le front, ils vivent dans de petits campements et ils m’ont raconté leurs mésaventures.

Y avait-il des Camerounais parmi ces migrants ?

Il y a un Camerounais que j’ai même ramené, il a travaillé sur ce projet. Je l’ai rencontré à Marrakech. Après, je l’ai revu au Burina Faso, on l’avait rapatrié. Je lui ai présenté le projet Harraga qui l’a plu. Il est journaliste free-lance, actuellement, il travaille ici dans la promotion des artistes. Il ne voulait pas rentrer au pays et c’est ça le drame. A Tanger, j’ai vu des femmes qui font la mendicité, la prostitution, qui ont même déjà des enfants, qui sont bloquées au Maroc depuis 5 ans mais ne peuvent pas rentrer chez elles. Dans leurs familles, on pense qu’elles sont déjà en Europe. Le Maroc ne sait plus comment contenir ce flot d’immigrés. La lutte contre l’immigration clandestine est tellement financée que le pays est parfois obligé de faire des choses pas autorisées. Il arrive qu’on vous donne un pain, une sardine et une bouteille d’eau, puis on vous renvoie dans le désert en vous disant que le premier village est à 100m alors que c’est à 500m. Beaucoup ne survivent pas à cette traversée. Les gens ne meurent pas que dans l’eau mais aussi dans le désert. C’est une vérité de la honte de dire que le Maroc tue les gens.

Vous qui êtes allé sur place, comment expliquez-vous cette immigration ?

Au Cameroun, les mesures ont été prises à terme, comme l’émergence en 2035, et les retombées ne sont pas encore évidentes. Or, quelqu’un peut dire qu’il ne veut pas attendre 2035 mais y aller tout de suite. On ne peut pas radicalement changer une situation du jour au lendemain. Et puis, les jeunes eux-mêmes ne croient pas que les choses peuvent changer. Au moment où nous écrivions la série, la Conac (Commission nationale anti-corruption) était encore une jeune institution mais nous avons apprécié son efficacité. Nous n’avons pas bénéficié de son soutien mais maintenant, nous comptons lui présenter ce travail.

Comment évoluera cette série?

La série est prévue en trois saisons, pour une centaine d’épisodes. La première saison concerne les causes de l’immigration. Ce qui pousse les jeunes à partir c’est le mirage européen, les conditions de vie difficiles dans nos pays, parfois la corruption, etc. La deuxième saison que nous allons tourner en 2015 va porter sur le parcours du combattant. Face à l’impossibilité d’avoir les visas, les personnages décident de prendre la route. Ils traversent le Sahara pour rentrer au Maroc où il faudra passer peut-être par Melilla ou par le Détroit de Gibraltar à travers les pirogues. La troisième partie va montrer les conditions de vie en Europe. Une fois qu’on y est,  on se rend compte que c’est un mirage car on a fort à faire avec la clandestinité, on peut être rapatrié n’importe quand, même l’intégration est difficile dans cette Europe qui devient à la fin hostile. Ceux qui partent ne sont pas des indigents. Il y a des gens qui vendent leur boutique pour partir, en investissant des millions de francs. Les gens regardent ceux qui reviennent d’Europe et ont l’impression qu’il suffit d’y mettre le pied pour devenir multimillionnaire, sans se poser la question de savoir ce qu’ils y font comme activité. L’objectif de cette série est de décourager les jeunes à tenter l’immigration clandestine. Il y a beaucoup de personnes qui tentent l’aventure mais très peu réussissent à entrer en Europe, beaucoup perdent la vie.

Irez-vous au Maroc pour tourner la saison II?

C’est l’idéal en effet. La saison I nous a coûté pas moins de 50 millions de francs Cfa, et nous sommes endettés de près de 20 millions. Nous avons bénéficié du financement de l’Organisation internationale de la Francophonie, de banques et de particuliers. Il nous faudra au moins le double de ce budget pour la saison II car nous irons tourner au Maroc avec les acteurs principaux et les chefs de postes techniques. Une fois sur place, il faudra recruter sur place d’autres comédiens mais aussi des techniciens assistants. Et tourner à l’étranger coûte deux fois plus cher que tourner au Cameroun. Si on ne peut pas aller au Maroc, on va chercher un pays arabe où il y a le désert, qui nous sera le plus propice et le moins coûteux.  

Pourquoi, sur un sujet aussi crucial, avez-vous choisi de faire une série et pas un film ?

Un film est plus fort, c’est vrai, avec une histoire condensée et plus efficace. Mais il requiert plus de moyens et un personnel plus qualifié. La série est moins coûteuse que le long métrage, elle est moins exigeante côté technique. Le matériel est léger et tu tournes plus vite. La série est aussi avantageuse côté distribution. Combien d’Africains vont au cinéma ? Les gens ne regardent plus les longs métrages parce qu’il n’y a plus de salles de cinéma. Le film devient élitiste alors que, dans les familles et même au village, les gens regardent la télé, les séries, qui occupent dès lors une place de choix pour l’éducation de nos sociétés. Nous avons opté pour une série parce que nous voulons entrer dans tous les ménages.

Jusqu’ici, les séries locales n’occupent pas le prime time sur nombre de chaînes africaines au profit des telenovelas brésiliennes, comment expliquez-vous cela ?

Cette situation me gêne mais je comprends aussi que la télévision cherche du public, l’audimat. Si une série camerounaise est percutante, la chaîne de télé va la programmer en prime time. Un diffuseur ne peut pas laisser une série faite selon les normes internationales, qui va lui apporter des annonceurs importants, pour prendre des sketchs filmés. Si nous mettons l’accent sur la qualité, les séries camerounaises vont occuper au moins 60% des programmes sur nos chaînes. Donc, le problème se trouve au niveau de la qualité des séries. Les séries brésiliennes que nous regardons en Afrique ne sont pas toujours adaptées à notre contexte, elles nous imposent des choses d’autres cultures. Aujourd’hui, nous savons comment les Brésiliens vivent chez eux grâces aux telenovelas mais est-ce que les Brésiliens savent comment nous, nous vivons ? Pas du tout. Ils nous présentent une culture qui ne nous est pas utile, qui ne nous fait pas évoluer. Or, avec une série africaine, on se regarde dans un miroir, on voit nos propres images et on défend notre propre image, même auprès des autres. C’est le combat que la série doit mener, elle occupe une place de choix que l’on doit défendre bec et ongle.

Depuis le début du mois de mai que la série est diffusée pour la première fois, quels retours avez-vous eu ?

Comme c’est la première diffusion, tout le monde n’est pas au courant. Après, il y aura la bouche à oreille. La série va passer ici au Cameroun, nous avons des contacts suffisamment poussés avec la Crtv et Canal 2. Côte Ouest la distribue partout sauf au Cameroun, c’est une affaire de patriotisme.

Pourquoi avoir céder la distribution internationale à Côte Ouest ?

Parce qu’il fait un travail professionnel, il a déjà des contacts, un carnet d’adresses. Il va doubler la série en anglais, en espagnol, en portugais et peut-être en d’autres langues. Côte Ouest distribue dans 150 chaines de télévision dans le monde, mais nous ne pouvons pas le faire.

Cela veut dire que la série marche bien alors ?

Elle va bien marcher. Si nous avons 50 chaînes, si Canal Afrique qui l’a aussi sollicité la diffusent, c’est un record. Nous allons organiser la sortie officielle de Harraga, brûleurs de frontières en août 2014 dans quelques chefs-lieux de régions en présence des acteurs que les gens auront appris à aimer.

La série est dédiée à Charles Nyatté, comédien décédé en novembre 2011…

Charles est mort à la première semaine de tournage alors qu’il se préparait à entrer en scène, il lisait encore son scénario et sa disparition nous a fait arrêter le tournage pendant un moment. Pour lui rendre hommage, j’ai cherché une séquence du film Le don involontaire où des comédiens qui sont dans Harraga ont évolué avec Charles. J’ai adapté le scénario pour que ce ne soit pas en déphasage avec toute l’histoire. Je l’ai réécrit en faisant des jonctions, pour qu’on voie Charles vivant dans la série. C’était le meilleur hommage qu’on pouvait lui rendre. Celui qui n’a pas vu le film ne peut pas savoir que cette séquence vient de là.

Propos recueillis par Stéphanie Dongmo

Soumis par Caroline Messa Wambé le